Les derniers hommes ?

image_pdfTélécharger cet articleimage_printImprimer cet article

Quelques jours avant le nécessaire et néanmoins formidable Forum « Arrêtons l’arrêté » était diffusée sur France 5 une émission sur les thérapies brèves [1] – EMDR, TCC, hypnose – il y en avait pour tous les goûts. Sur le plateau, nous retrouvions Bruno Falissard, expert de l’INSERM fervent détracteur de la psychanalyse.

Dans cette émission, la psychanalyse était – est-ce là son réel ? – la grande oubliée, quoi qu’à l’occasion quelques remarques acides se fissent entendre. Le maître-mot de l’émission : l’e-ffi-ca-ci-té…

Pour ces psychiatres et psychologues c’est vraiment l’allégresse : pas de problèmes rien que des solutions… Ces thérapies, confortées sur le plateau de télévision par les instances évaluatrices, donnaient le vertige tant le réel en est forclos ; confirmant en direct que « la psychologie, ce véritable caméléon […] n’a pas affaire à un réel, ce qui la rend extraordinairement plastique. [2] »

Le Forum du 27 mai 2021 mit au jour la redoutable cohérence du discours de l’époque : bien plus dangereuse que les incohérences du dire. Un analyste lacanien sait que la vérité ne peut que se mi-dire, et qu’en matière de psychisme reste une part d’insondable. Le forum révéla un discours sensiblement identique à celui des forums de 2004, sauf que le clou est à présent enfoncé au ¾.

La cohérence en tant que liaison d’éléments sans contradiction est bien un phénomène qui loge du côté gauche du tableau de la sexuation, mais émancipée d’un corps – seul susceptible d’y introduire une limite par son hétérogénéité – elle devient un délire normal.

Car, tout de même, la sexuation côté masculin, n’est-ce pas le phallus comme semblant, la castration qui s’en déduit, la mise en tension de l’objet qui y répond, les fantasmes de virilité qui s’y fomentent ? Et tout cela sert – tant bien que mal – à désirer.

Mais détachée des corps vivants, corrélée au Corps social prit comme totalité, cette cohérence devient inhumaine, d’inhumer le désir. Bouchant la faille du sujet réduite à un déficit [3], le discours actuel, all inclusive, forclos la question, ce que le texte de Marie Tabarin illustre âprement en faisant résonner ce propos de Jacques-Alain Miller : « Le discours de la quantification trouve à s’incarner, à se monnayer […] dans le marché où tout à un prix » [4].

Le sujet y devient déchet, son mystère est réduit à un dysfonctionnement et ça ne nous fait pas rêver. À « la mystérieuse domination du nombre sur les esprits » [5], nous préférons le chiffre du désir et le déchiffrage de l’inconscient. Mesurer la subjectivité[6] ne nous dit rien, nous choisissons les hommes de l’être, tel Borges – ici sous la plume de Dominique Corpelet – qui sut si bien dire le cauchemar que serait un savoir totalisé, s’il existait. Tel Nietzche encore, et son Zarathoustra qui savait sans statistique que le « dernier homme » serait celui « dont ne naîtra plus aucune étoile » [7]

[1] Une émission du 25 mai 2021, « phobies, anxiété, stress…les promesses des nouvelles thérapies ».

[2] Miller J.-A., « Neuro-,le nouveau réel », Folies dans la civilisation, La Cause du désir, n°98, 2018.

[3] Miller J.-A., « Déficit ou faille », Folies dans la civilisation, La Cause du désir, n°98, 2018.

[4] Miller J.-A., « Neuro-,le nouveau réel », op. cit., p. 114.

[5] Ibid., p. 117.

[6] Falissard B., Mesurer la subjectivité en santé : Perspective méthodologique et statistique, Paris, Masson, 2008.

[7] Miller J.-A., « Neuro-,le nouveau réel », op. cit., p. 119.