De l’art d’être « bâtard »

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Chaque « Un » cherche un sens à la vie. Chacun son bricolage, sa solution, son ratage avec plus ou moins de « bon heur » [1] pour répondre à cet impossible du sens pour le parlêtre.

Certains font œuvre de création et tentent de dire la jouissance singulière, le hors-sens, sur leur être et leur existence.

Le jeune Eddy de Pretto a surpris et emballé les critiques avec ses compositions qui émergent en 2017.

Dans son titre Kid, il attrape ce que Lacan avait resserré en 1970 à savoir que « L’homme, le mâle, le viril, tel que nous le connaissons, est une création de discours. » [2]

Le clip commence sur la valeur de leurre des semblants portés par la norme mâle, l’hyper-virilité : Eddy de Pretto pose, assis, jambes écartées, adossé à une machine de musculation, torse nu, brillant et ruisselant de sueur, le geste lent et assuré de la main, mouchant d’un revers appuyé le nez dégoulinant après l’effort suggéré, le regard fixe sur la caméra. Le corps est frêle, peu musclé alors que les stéréotypes de la masculinité sont clairement présentifiés. Pourquoi apparaissent-ils si vains, non sublimés ? Up & Down ? Sorte de « surcompensation arrogante de l’homme » [3] qui viendrait combler le manque-à-être de la castration, à défaut de pouvoir l’assumer ?

C’est alors que, par la langue et son usage singulier dans l’écriture, le jeune compositeur tente d’attraper le discours viril, le met en exergue pour mieux le dénoncer.

 « Vi-Ri-Li-Té A-Bu-Si-Ve » scande-t-il flirtant avec le hors-sens dans ce découpage syllabique.

Les mots choisis sont ceux du tout phallique, du monde des « mecs ». Eddy de Pretto répète, « Tu seras viril mon Kid », fait claquer le verbe, sur fond d’emphase imaginaire, mettant en relief une forme de « rébellion contre la position passive chez l’homme » [4] laquelle viendrait menacer la position masculine emblématique.

« Je ne veux voir aucune larme glisser sur cette gueule héroïque… »

Le discours viril, dit-il, peut tout aussi bien se retrouver chez la mère qui, le concernant, est identifiée à « une figure totalement virile qui avait peur de casser une hiérarchie en cédant à une quelconque tendresse » [5].

Au-delà de l’image filmée d’un corps mâle qui se jouit, érotisé par la lenteur du gros plan, Eddy de Pretto cherche, en contrepoint, à faire entendre sa voie, celle qui échappe au prêt-à-porter du tout phallique pour le Kid qu’il fut. Dans un ultime couplet qu’il répète à deux reprises, il s’extrait de cette captation spéculaire, de ce point d’attache moïque et va saisir « l’autre moi-tié, celle qui manque à l’image, qui ne se saisit que du dire » [6].

« Mais moi, mais moi, je joue avec les filles
Et moi, et moi, je ne prône pas mon chibre 
Mais moi, mais moi j’accélérerai tes rides            Pour que tes propos cessent et disparaissent »

Exit les signifiants-maîtres de l’ordre phallique ! La dernière note vibre… Elle accompagne le déclin métaphorique du patriarcat et de son discours surmoïque. Où loger sa propre voix, entre « une virilité ready-made pour le fils » [7] et son au-delà ?

Mars 2021, l’album « À tous les bâtards » vient de sortir et avec lui la chanson Paroles de Freaks. Qui sont ces « monstres humains », ces « bâtards » ?

« C’est vous, c’est moi. Ce n’est pas une insulte, rassure Eddy de Pretto [8], mais une volonté inverse de se réapproprier ce termelà, d’en faire une force. »

« Hors des critères, qui choisit son temps » [9], il vise une extraction singulière de la norme universalisante, et revendique sa « poésie » comme outil pour y parvenir. Il le dit lui-même, il a « de l’or dans [son] Moleskine » [10]. Ses « tares » il les met « dehors, que ça brille » [11] en forme d’« S.K.beau » [12] par l’écriture, d’appui narcissique au regard de l’Autre. Se faire « bâtard » sur l’axe du « beau » avec le refus appuyé d’avoir à recourir à « sa grosse, grande plume, qui aurait tout l’mérite » [13]. Est-ce ainsi qu’il veut assumer sa position d’homme ?

Souhaitons que la poétique du langage et son usage particulier lui permette d’appréhender et d’adresser encore et en-corps cet art si singulier d’être « bâtard ».

[1] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 526.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 62.
[3] Freud S., Résultats, idées, problèmes II, « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », PUF, 2005, p.267.
[4] Ibid.
[5] De Pretto E., « L’invité 7h50 », France Inter, interview du 23 mars 2021.
[6] Brousse M.-H., « La moitié de LOM », La Cause du désir n° 95, avril 2017, p. 48.
[7]  Deffieux J.-P., « Le temps pour choisir SA virilité », La Cause du désir n°95, op. cit., p. 103.
[8] De Pretto E., « L’invité », TV5 Monde, interview du 30 avril 2021.
[9] De Pretto E., Paroles de Freaks, Album « À tous les bâtards », 2021.
[10] Ibid.
[11] Ibid.
[12] Lacan J., « Joyce le Symptôme », Autres écrits, Seuil, 2001, p. 565.
[13] De Pretto E., Tout vivre, Album « À tous les bâtards », 2021.