Ornicar ? « Les bas-fonds »

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L’audacieuse peinture de Govanni Lanfrano, le « Jeune homme nu au lit avec un chat » (1620-622), exposée en 2015 au Petit Palais à Paris lors de l’exposition intitulée « Les bas-fonds du Baroque. La Rome du vice et de la misère », sera notre clin d’œil pour introduire une articulation entre la revue Ornicar ? « Les bas-fonds » et le thème des J51. La sensualité de cette « Vénus masculine » est en effet bien loin des canons du nu viril.

Initialement, « bas fond » est un terme du lexique maritime, désignant une partie du fond de la mer ou d’un fleuve où l’eau est peu profonde. Une partie dangereuse à la navigation, où l’on peut s’échouer. Par extension, les bas-fonds signifient aussi d’ailleurs les terrains marécageux. Au XIXe siècle, le terme entre dans le discours social avec une dimension métaphorique pour nommer le point le plus bas de la réalité sociale, le fond de la misère.

Exit « l’autorité, la loi, la règle, la norme » [1], les valeurs morales du bien et du mal, dans l’imaginaire des bas-fonds. Les articles de la revue Ornicar ? de ce printemps 2021, déclinent ce thème, rendant ainsi hommage à l’historien Dominique Kalifa, professeur d’université, directeur du Centre d’histoire du XIXe siècle à Paris Panthéon-Sorbonne, qui avait accepté d’accorder un entretien pour la revue du Champ freudien. Disciple d’Alain Corbin, dont Luc Garcia présente l’ouvrage Le Miasme et la jonquille dans Ornicar ?, D. Kalifa [2] a poursuivi la recherche dans ce champ de l’histoire de l’imaginaire et des sensibilités. Comme l’indique l’historienne Anne-Emmanuelle Demartini pour Ornicar ?, il revient à D. Kalifa d’avoir repéré « l’émergence d’un imaginaire autour du thème des bas-fonds dans les années 1840 » [3] à partir de ses études sur l’histoire des marginalités et du crime, ainsi que sur l’histoire de leurs représentations sociales. Aurélie Pfauwadel précise : « L’historien Dominique Kalifa souligne bien comment cet imaginaire social, apparu au cœur du “siècle du positivisme, de l’industrie, de la démocratisation et de la culture de masse”, joue une “fonction de miroir inversé” qui sert à “identifier une marginalité repoussoir, en stabiliser les contours, pour édifier une société mieux normée”. » [4] 

Comme le souligne Christiane Alberti dans son liminaire, « La topographie des profondeurs […] n’est pas de mise en psychanalyse dès lors qu’on se repère à la structure du langage et à la fonction de la parole. » [5] Mais la psychanalyste se penche sur la réalité de son époque. Freud en avait ouvert la voie en 1930 avec son ouvrage Malaise dans la civilisation.

Julia Peker, agrégée de philosophie, écrit dans Ornicar ? : « L’obsolescence de l’expression de « bas-fonds », indissociable d’un déplacement de la topologie des marges, signe un changement de paradigme. » [6] Que nous enseigne cette métaphore des bas-fonds sur notre réalité ? Que notre époque, comme le montre C. Alberti, « est sans nom. […] Faute de nom, c’est une pluralité de “post” […] Cette absence de “nom d’époque” n’est-elle pas le signe d’une atteinte plus générale à la fonction de nomination, au crédit du nom propre, qui a succédé au déclin du Nom-du-Père ? » [7] Francesca Biagi-Chai, qui présente son étude sur Pierre-François Lacenaire, rejoint cette thèse « Notre époque, à l’instar de Lacenaire, mais à une plus grande échelle, évacue la dimension historique et discursive de l’imaginaire. » [8] 

L’ordre symbolique ne délimite plus les frontières. La ségrégation est généralisée. Jacques-Alain Miller écrit dans un des deux textes publiés dans ce numéro d’Ornicar ?, le texte intitulé « L’amour du prochain. Saint Martin et Salomon » : « Nous sommes là à la pointe de la ségrégation, où la notion de celui qui a s’étend fort loin et laisse en dehors les dépourvus, constitués en classe. Cette volonté de ségrégation est aussi à l’œuvre, sous ses dehors les plus amènes, dans la question de l’immigration. La recherche des moyens de fixer le pauvre chez lui pour ne pas avoir à le rencontrer ici constitue ce qu’il y a de plus avancé dans le souci social à son endroit. » [9]

Ce changement de paradigme touche à la question du lien social. Or, ce que les discours des époques antérieures localisaient dans les bas-fonds, nous rappellent aussi que la prise du symbolique ne s’ancre que « sur fond d’humus humain » [10] selon l’expression de C. Alberti.

[1] Axes thématiques et cliniques des 51e Journées de l’ECF « La norme mâle ».
[2] Kalifa D., Les bas-fonds. Histoire d’un imaginaire, Paris, Seuil, 2013.
[3] Entretien avec Anne-Emmanuelle Demartini, « L’histoire comme voyage vertical », Ornicar ?, no55, printemps 2021, p.143.
[4] Pfauwadel A., « L’horrible bête faite pour la nuit. Les bas-fonds de la jouissance », Ornicar ?, op. cit., p. 36-37.
[5] Alberti C., « D’une époque sans nom », Ornicar ?, op. cit., p. 5.
[6] Peker J., « Topologie des marges. Nourrir les larves de sang », Ornicar ?, op. cit., p. 69.
[7] Alberti C., « D’une époque sans nom », Ornicar ?, op. cit., p. 8.
[8] Biagi-Chai F., « Lacenaire, a-temporel », Ornicar ?, op. cit., p. 95.
[9] Miller J.-A., « L’amour du prochain. Saint Martin et Salomon », Ornicar ?, op. cit., p. 24.
[10] Alberti C., « D’une époque sans nom », Ornicar ?, op. cit., p. 9.