LOM végétal face à l’ordre de fer

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Se mettre au travers de la marche du Maître là où le sujet ne se laisse dompter par aucune norme peut être pour certains le signe que le Nom-du-Père est forclos, rejeté. Voilà ce qui peut conduire certains à trouver des suppléances. Nous proposons de voir ce qu’il en est au niveau de la pratique de la marche lorsqu’elle amène l’homme à ne penser qu’« avec ses pieds », en tant que son corps « rencontre quelque chose de dur » sur lequel il « se cogne. » [1]

« L’inconscient est un savoir inventé par l’espèce humaine pour pouvoir continuer de se reproduire, c’est-à-dire pour réussir à surmonter le défaut du rapport sexuel. » [2] « Le savoir par Freud désigné de l’inconscient, c’est ce qu’invente l’humus humain pour sa pérennité d’une génération à l’autre. » [3] Lacan déjà dans L’Envers de la psychanalyse introduisait l’humus : « L’être humain, qu’on appelle ainsi sans doute parce qu’il n’est que l’humus du langage, n’a qu’à s’apparoler à cet appareil-là. » [4] 

Cette expression d’humus humain met en évidence l’assonance qu’elle comporte. Comme le souligne Jacques-Alain Miller, « elle est en fait du même registre métaphorique végétal qu’une expression qu’utilisait Alfieri, poète italien, cette expression qu’aimait Stendhal […] la planta uomo, la plante homme. » [5] Il parle de l’homme comme de la plante homme. « Eh bien, l’humus humain de Lacan c’est du même registre végétal que celui du devenir végétal de l’humain […] qui est à un degré plus bas que son devenir animal. […] Ça soustrait à l’humain son individualité. Ça ne fait pas de l’humain ce qui pousse sur un terreau, ça fait de l’humain le terreau lui-même. » [6]

Intéressons-nous à cinq écrivains ayant fait le choix forcé de rejeter certaines nominations leur venant du champ du social et de la naissance du capitalisme moderne, ce que Lacan appelle « Être nommé – à » [7]. Face à cet « ordre qui est de fer » [8], ils ont fait le choix d’« être nommé à » la nature, la marche venant faire office ici de suppléance, ou de nouage.

Rousseau avec son projet fou, l’Homo viator [9], entend faire valoir le premier homme celui sorti de la Main de la nature, l’absolument primitif. Pour cela il va faire main basse sur les petites mécaniques de l’ordre de fer pour les rejeter. Dans ses Rêveries du promeneur solitaire, il dit que jamais il n’a tant pensé que dans les promenades qu’il faisait seul disposant en maître de la nature entière. S’enfoncer dans les bois, fouler la terre tout en humant la saveur du végétal participe de son accomplissement, tout en lui permettant de redécouvrir en soi l’homme sorti des mains de la nature. Il veut faire « main basse sur les petits mensonges des hommes. » [10]

Rimbaud, qui fut nommé par Verlaine « l’homme aux semelles de vent », passant sa vie à marcher, se jugeait ainsi : « je suis un piéton, rien de plus. » [11] Dans sa rage de fuir l’ordre de fer de sa mère qualifiée de « bouche d’ombre » [12], il chercha dans la lumière du désert, au plus près du sable brûlant, en tant que « état primitif de fils du soleil » [13], le nègre blanc qu’il se voulait être, la liberté libre tout en écrivant Une saison en enfer. Il en reviendra « avec des membres de fer. » [14]

Thoreau refusa l’ère des grandes productions de masse où débute l’âge du capitalisme total et proposa une autre économie basée sur de longues marches dans la forêt. Tout en écrivant Walking, il prononça aussi une conférence, De la marche. [15] Il illustre L’Homme Végétal : « Quand je veux me recréer, je cherche le bois le plus sombre, le plus épais et le plus interminable et pour les citadins, le plus lugubre marécage. J’entre dans un marais comme en un lieu sacré – sanctum sanctorum. Il y a la force – la moelle de la nature. Les bois sauvages recouvrent l’humus vierge – et le même sol est bon pour les hommes et les arbres. La santé de l’homme a besoin d’autant d’acres de prairie que sa ferme nécessite de tas de fumier. Il y a les aliments roboratifs dont il se nourrit. Une ville est sauvée non pas tant par les hommes vertueux qui l’habitent, que par les bois et les marais qui l’entourent. Dans ce type de sol ont poussé Homère ou Confucius. » [16] La vie de l’homme végétal s’accorde à la vie sauvage. Le plus vivant est le plus sauvage tirant sa substance des bouillons des marais, un bourbier naturel.

Nerval illustre l’essence mélancolique de la marche, le crissement des feuilles mortes. On y marche comme dans un rêve solitaire. Il y a dans Aurélia cette figure de la marche qui fait éveiller partout les signes. Il avait Aurélia dans ses jambes, pour lui la marche est la mélancolie active : « Je chantais en marchant un hymne mystérieux. » [17] La marche fait revenir doucement les souvenirs en multipliant les coïncidences.

Nietzsche ne supportait pas l’être assis, cette figure de l’homme qu’il rejeta avec force : « Être cul de plomb (assis sur sa chaise) est le vrai péché contre l’esprit. » [18] Ecce Homo [19], la marche au grand air fut élément essentiel de son œuvre, l’accompagnement invariable de son écriture. Il ne parvint pas à s’enraciner dans la marchandise de l’ordre social : « Je marche beaucoup, à travers les forêts, et j’ai avec moi-même de fameux entretiens. » [20]

Il n’écrivait bien qu’« avec ses pieds » et fera un superbe Éloge du pied. [21] Il précisera que son êthos est de penser à l’air libre : « nous ne sommes pas de ceux qui ne pensent qu’au milieu des livres, et dont l’idée attend pour naître les stimuli des pages ; notre êthos est de penser à l’air libre en marchant […] là où même les chemins se font méditatifs. » [22]

[1] Lacan J., « Nous croyons penser avec notre cerveau. Moi, je pense avec mes pieds, c’est là seulement que je rencontre quelque chose de dur ; parfois je pense avec les peauciers du front, quand je me cogne. » Massachusetts Institute of Technology, 2 décembre 1975, Scilicet, no 6/7, Paris, Seuil, 1976, p. 60.
[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Un effort de poésie », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 13 novembre 2002, inédit.
[3] Lacan J, « Note italienne », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 311.
[4] Lacan J, Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 57.
[5] Miller J-A., « L’orientation lacanienne. Un effort de poésie », op. cit., cours du 13 novembre 2002.
[6] Ibid.
[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 19 mars 1974, inédit.
[8] Ibid. Si le social prend « une prévalence de nœud, et qui littéralement fait la trame de tant d’existences, c’est qu’il détient ce pouvoir du nommer – à au point qu’après tout, s’en restitue un ordre, un ordre qui est de fer. »
[9] Ibid., leçon du 13 novembre 1973, « ceux qui dans ce bas monde – comme ils disent – sont comme à l’étranger ».
[10] Rousseau J.-J., Confessions, livre VIII, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1959, p. 359.
[11] Rimbaud, A., Lettre à Paul Demeny, 28 août 1871, Œuvre-vie, Édition du centenaire établie par Alain Borer, Arlea, 1991, p. 240.
[12] Rimbaud A., op. cit., p. 340.
[13] Rimbaud A., Illuminations, « Vagabonds », op. cit., p. 349.
[14] Rimbaud A., Une saison en enfer, « Mauvais sang » : « Je reviendrai avec des membres de fer, la peau sombre, l’œil furieux : sur mon masque, on me jugera d’une race forte. », op. cit., p. 407.
[15] Thoreau H. D., De la marche, Mille et une nuits, 2003.
[16] Cité par Gros F., Marcher, une philosophie, Paris, Carnets nord, 2009, p. 40.
[17] Nerval, Aurélia, Le Livre de Poche, p. 26.
[18] Nietzsche F., Ecce Homo, Paris, Gallimard, 1978.
[19] Ibid.
[20] Cité par Gros F., Marcher, une philosophie, op. cit., p. 26.
[21] Ibid., p. 34.
[22] Nietzsche F., le Gai Savoir, Paris, Gallimard, p. 366.