Frankenweenie de Tim Burton : la norme mâle, l’animal et après ?

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Quel monde se propose à nous, quel monde inventer, alors que la norme mâle a perdu de sa superbe, que le discours de la science cherche à s’y substituer et que l’enfant est toujours en quête de repères pour parvenir à s’orienter ?

En 1984, Tim Burton réalise un court-métrage qu’il développera en un film d’animation plus ambitieux en 2012, Frankenweenie. Les scénarios des deux versions sont ancrés dans une ville de banlieue américaine où l’identification au même prime sur toute référence à l’Autre et ses différences culturelles. La version de 2012 est néanmoins plus corrosive quant au préjugé parental au fondement de ce type de lien social. Le père et la mère de Victor n’échangent que des banalités sans poids et la norme, traditionnellement incarnée par le père, est désormais horizontale.

Or, c’est justement contre le poids du faux-semblant que tente de s’opposer Victor. Il projette à ses parents un film, Monstres de l’au-delà, qui témoigne de son inconscient, de ses fantasmes, du réel en jeu pour lui. Là où Victor est à peine libidinalisé par ses parents, il donne à lire sa réponse dans la façon dont il investit son chien. Sparky est la star du film, il sert de voile à l’angoisse, dans un scénario peuplé de monstres à combattre. Le film, terminant sur une fin ouverte, pointe à cet égard la difficulté du sujet avec la coupure. Suite à la projection, aucune interprétation qui vaille. Dès lors, quand son chien meurt, Victor utilise ses cours de science pour lui redonner vie. Découle de cet acte toute une série de rebondissements, car ses camarades vont l’imiter et créer à leur tour des monstres qui menacent la paix des foyers…

Au terme de ses deux œuvres, Tim Burton fait le choix d’un apparent happy end : le chien de Victor est sauvé d’une seconde mort par les habitants de la ville, sensibles au malheur de l’enfant. La conclusion de la version de 2012 s’avère plus ambiguë que celle de la version de 1984, Tim Burton y met en évidence un monde adulte faisant revivre le chien à l’instant où Victor est sur le point d’en faire le deuil. Après lui avoir formulé qu’il est facile de promettre l’impossible parce qu’il est impossible, le père de Victor répond maintenant à son fils, qui est prêt à « laisser partir » Sparky, que « parfois les adultes ne savent pas ce qu’ils disent ». Le revirement de l’attitude parentale ne tranche pas avec le reste du film, leur méconnaissance des enjeux du réel est toujours patente. Ils manifestent un droit à combler leur enfant quand celui-ci risque d’être confronté à la souffrance. Les désirs deviendraient-ils des devoirs à accomplir ? La réaction de Sparky est drôle : après s’être laissé caresser par ses maîtres, il se tourne vers une chienne appelée Perséphone, témoignant ainsi de son indifférence aux questions des humains.

Tim Burton sourit mais ne juge pas. Il ne vise pas une conclusion unique, mais la frontière pas-toute symbolisable entre le père (interdicteur) et le pire (la jouissance). La responsabilité de l’adulte est engagée face à ce qu’il est possible de faire avec le réel : rien, à l’image des voisins intolérants de Victor, n’importe quoi, dans le fil de ce que croient comprendre les enfants du cours de science ? Face aux questionnements de Victor, son professeur esquisse une réponse mesurée qui rappelle la conclusion de Metropolis de Fritz Lang. La raison doit rester l’esclave du cœur et non l’inverse. Tim Burton va néanmoins plus loin dans la subversion. Dans une conjoncture où la montée en puissance du discours de la science fait perdre l’usage des mots, il se donne pour tâche de réinscrire le réel dans une histoire insensée pour qu’il fasse l’objet d’un questionnement éthique. Face à la chute des semblants, il n’appelle pas à un rétablissement de la norme dite phallique ni à une restauration de la loi du père qui saurait, mais bien plutôt à cerner les impasses de la structure pour en tirer un enseignement à chaque fois inédit.