Des Saints et des organes ou De la relativité de la jouissance phallique

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Nathalie Jaudel et Marie-Hélène Brousse n’y vont pas avec le dos de la cuillère. La première, dans un écrit solide, limpide et non dépourvu d’humour, et la seconde, dans une oralité délicate qui ne manque pas d’incisif, mettent les hommes au travail. Au travail pour essayer de comprendre et de témoigner de ce qui pourrait être pour eux une jouissance autre que la jouissance phallique, une jouissance supplémentaire, féminine, dont l’accès, nous rappellent-elles, ne leur est pas interdit.

D’où partent-elles et comment arrivent-elles à nous emmener vers ce territoire ?  

Dans le numéro 929 de Lacan Quotidien, N. Jaudel écrit : « Si l’on admet, dans le prolongement des élaborations de Jacques-Alain Miller dans son cours « L’Être et l’Un », que la jouissance féminine est la jouissance ˵ comme telle ˶, qui peut encore être dit tout homme ? Et si cette jouissance comme telle, celle à laquelle tous les parlants sont affrontés quel que soit leur sexe biologique, est continue […] il y a certes discontinuité entre les jouissances dites ˵ masculine ˶ et ˵ féminine ˶, mais n’est-ce pas sur fond de continuité ? Le continu, loin d’être illusion, ne serait-il pas alors premier, la discontinuité n’intervenant que dans un deuxième temps, lorsque moyennant un abaissement de son degré d’infini, la jouissance comme telle se précipite en jouissance ˵ masculine ˶ ? » [1]

C’est exactement le même propos, mais face à la caméra, lors d’un dialogue avec Laurent Dupont, que M.-H. Brousse déplie dans la livraison du 23 mai 2021 de Lacan Web Télévision sorti sous le titre Les modes du sexe. Vers la quinzième minute, on l’entend dire : « … je ne trouve pas que la différence biologique soit essentielle dans la pratique analytique en tant qu’elle se réfère aux modes de jouir. […] Donc, si on comprend supplémentaire, donc si on comprend la jouissance féminine comme supplémentaire, on ne voit pas pourquoi elle ne pourrait pas supplémenter des ˵ dits hommes ˶ et des ˵ dites femmes ˶ ? […] On ne voit pas pourquoi les hommes ne connaîtraient pas la jouissance féminine. On ne voit pas pourquoi le genre les en empêcherait. […] Je ne crois pas qu’en terme de jouissance supplémentaire on puisse exclure les hommes en tant que biologiquement définis, et en tant que genrés définis. »

Alors comment s’y prendre ? Par où commencer l’enquête ?

Voyageons !

Lacan nous invite à aller « regarder » la Sainte Thérèse de Bernin et comprendre « en la regardant » qu’indiscutablement elle jouit. Si, en regardant la transverbération de Sainte Thérèse à Rome, on constate bien qu’elle jouit, peut-on affirmer, lorsqu’on va à Paris pour admirer le Saint Sébastien de Mantegna, en le regardant, qu’il jouit aussi, lui ? Une représentation artistique, qui doit impérativement évoquer le corps dans ce qu’on croit être l’extase, suffit-elle pour parler d’une jouissance féminine, ou faut-il ajouter à cette image-là la lecture du mysticisme de Sainte Thérèse, comme faisant parti, lui aussi, de cette transcendance ?

Saint Sébastien, qui a été sanctifié comme Sainte Thérèse, n’était pas un mystique. Que son corps transpercé de flèches ait suggéré l’extase jusqu’à devenir un icône érotique mâle, cela est indiscutable. Pour ce qu’il en est de la constitution d’une doctrine de Dieu, on lui ignore une volonté transcendantale. Et malgré les belles et tendres pages que lui consacre Jacques de Voragine dans La légende dorée, il est remémoré comme un défenseur des croyants plutôt qu’un ardent poète divin.

Mais nous n’allons pas continuer à chercher les équivalents masculins de l’extase de Sainte Thérèse pour justifier l’universalité de la jouissance féminine. D’ailleurs, il n’était pas nécessaire de se déplacer au Louvre pour chercher la jouissance supplémentaire dans le corps sinueux et musclé de Saint Sébastien. Sans même sortir de l’église de Santa Maria della Vittoria et à quelques mètres seulement de la statue que Bernin sculpte pour le Cardinal Cornaro, il suffit de tourner ou de lever les yeux pour admirer toute une myriade d’extases masculines.

Arrêtons avec l’hagiographie et faisons un peu d’anatomie. Ce n’est pas sans lien.

Si la jouissance de l’organe rend idiot, elle permettrait néanmoins la localisation de l’excès du plaisir masculin. Ainsi, ledit organe serait le lieu du dépôt de la précipitation d’une jouissance continue, laquelle atteignant ce territoire, deviendrait masculine sur un fond de féminin. Mais est-ce cette « localisation » qui doit être considérée comme le plus-de-jouir ? Lacan averti, nous avertit que la jouissance coïncide avec la… détumescence de l’organe [2] ! Paradoxale coïncidence : la jouissance coïncide avec la déflation du phallus. Dans le même séminaire consacré à l’étude de l’angoisse, il va plus loin dans l’élucidation de ce moment et convoque une dimension incontournable concernant ce domaine : le temps. Il note que l’organe n’est jamais susceptible de tenir très loin sur la voie de l’appel à la jouissance ; il cède prématurément [3]. Donc, qu’il n’en déplaise à Priape, non seulement la satisfaction orgamistique coïncide avec le fléchissement de l’organe, mais sa capacité de rétention de jouissance est de plus éphémère.

Cette dévalorisation de la puissance phallique n’est pas sans conséquence dans la rencontre sexuelle. Ainsi, l’homme dans sa cession involontaire peut croire que sa jouissance lui est ravie au bénéfice du partenaire. Comme s’il se disait : moi qui ai l’organe, je n’ai pas la jouissance ; c’est toi sans organe qui l’as, et à défaut de l’avoir quelque part, tu l’as… partout, dans l’étendue total de ton corps. Ici, l’amour, la tendresse, la caresse, viennent calmer et adoucir l’angoisse et la castration masculine. Il se peut aussi que l’homme, rancunier de sa perte, veuille vouloir « récupérer » ce qu’il croit se trouver logé dans le corps de l’autre. Dans cette quête, il lui arrive d’agresser [4] ce corps, de le martyriser. La femme martyre de la faiblesse phallique masculine : un classique.

En définitive, on comprend mieux ce qui nous fascine tant chez Saint Sébastien : à défaut d’être un intellectuel mystique, il était un honnête martyr. Et peut-être que son corps torsadé, irrésistiblement beau, nous laisse entrevoir quelque chose de cette jouissance qui échappe à toute symbolisation, à toute ubiquité. Et c’est peut-être le mystère de sa cause, de sa foi, de sa persévérante défense de croyants, de sa dévotion jouissive envers Dieu, que les soldats romains visaient. Ce qu’ils ignoraient, c’est qu’en le criblant de flèches pour atteindre sa féminité, ils l’ont rendu mystérieusement… éternel.

[1] Jaudel N., « Toi une femme ? Jamais de la vie », Lacan Quotidien, n°929, jeudi 6 mai 2021, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr), p. 42.
[2] La réflexion qui suit est inspirée du texte de Rose-Paule Vinciguerra, « Limites de la symbolisation dans la sexualité masculine », Hebdo-blog, n°232, 21 mars 2021, publication en ligne (www.hebdo-blog.fr). Nous avons suivi ses références : Lacan J., Le Séminaire, Livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, surtout les chapitres XII et suivants ; Miller J.-A., « Introduction à la lecture  du Séminaire de L’angoisse de Jacques Lacan », La Cause Freudienne, Paris, n°58, octobre 2004 et n°59, février 2005.
[3] Lacan J., Le Séminaire, Livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller Paris, Seuil, 2004, p. 205.
[4] Sur le corps d’une femme et la haine, Cf Lacan J., Le Séminaire, Livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller Paris, Seuil, 2004, p. 210, ainsi que le texte cité de Vinciguerra R.-P.