Nomadland : répondre subjectivement au réel d’un déclin boursier

image_pdfTélécharger cet articleimage_printImprimer cet article

Le film Nomadland de Chloé Zhao vient de recevoir, entre autres, l’Oscar du meilleur film. Ironie de ce prix en contraste avec le synopsis. Ce film se fait l’écho des conséquences subjectives du paradoxal discours capitaliste : « ça marche comme sur des roulettes, ça ne peut pas marcher mieux [1] »: tapis rouge pour les personnes en marge avec peu de ressources. « Des absences et du vide, c’est normal mais jamais définitif. Je ne dis jamais adieu : on se recroisera sur la route. » Ce sont les dernières paroles du film dans la bouche de Bob Wells qui joue son propre rôle. Leader de la communauté nomade aux États-Unis d’Amérique du Nord, il apporte aides alimentaire et matérielle. Ces nomades sont des américains vivant dans leur véhicule, sans adresse fixe et non sans domicile fixe. Ce mode de vie est une conséquence de la crise financière dite des subprimes en 2008. Le prix de l’immobilier a flambé, les revenus ont été diminués, les maisons hypothéquées. La faible couverture sociale n’a pas permis à certains de suppléer à ces difficultés, notamment lorsqu’elles sont associées à la maladie, comme dans le film.

Vivre dans un van aménagé pour trouver du travail est un choix des nomades. Ces sexagénaires dénoncent le solide système capitaliste, telle une illustration de la norme mâle en tant que le chiffrage des bourses en recouvre le vide forclos : « [le discours capitaliste] ça se consomme, ça se consomme si bien que ça se consume. [2] » Ces bourses, pourtant effondrées, sont relancées notamment par les nomades malgré leurs difficultés. L’un des personnages énonce : « On peut apprendre à vivre sur la route mais il y a un prix à payer. » Ce prix en passe par un certain renoncement de jouissance. De façon plus pragmatique, l’argent est nécessaire pour entretenir le van, y mettre de l’essence. Les emplois saisonniers deviennent une nécessité dans leur quotidien. Le directeur du groupe Amazon l’a bien saisi. Décomplexé d’incarner le père, il a repéré que les salariés âgés sont plus fiables dans la continuité et la présence au travail. Des médicaments contre la douleur sont donc à leur disposition dans l’entrepôt.

La réalisatrice déplie la précarité de chaque Un et comment un nomade tente de recouvrir l’absence et le vide qu’il a rencontrés. Nous suivons alors Fern – interprétée par Frances McDormand – la soixantaine, dont le mari vient de décéder. Suite à la fermeture de l’usine de plâtres Empire, elle décide de s’acheter un van et de partir vivre en nomade. La raison de ce choix n’est pas précisée dans le film. La proposition est de lire les coordonnées logiques du personnage. Elle stocke quelques affaires dans un garage, elle vend quelques objets et s’achète le van. Elle part trouver un travail, refusant une retraite anticipée parce qu’elle a « besoin de travailler ». Chez Amazon, elle rencontre Swankie, interprétant aussi son propre rôle, qui l’encourage à participer au collectif. Tel un branchement plus vivant, Fern consent à s’y rendre.

Ce choix d’aménager un van avec des matériaux anciens, des bouts de bois en guise d’étagères, de la vieille vaisselle du père, de bricoler cahin-caha un espace très réduit donne une certaine valeur à son mode de vie et, par là, à Fern elle-même. Lorsque des réparations onéreuses sont nécessaires et que le garagiste suggère d’en changer, elle lui répond qu’elle y tient, il est en effet un bout de son corps. Le besoin d’argent urgent est compensé par l’aide de sa sœur. Cette dernière, mariée à un homme d’affaires, vit bourgeoisement. Elle ne comprend ni ce mode de vie, ni l’originalité de Fern depuis son enfance d’ailleurs. Elle lui propose de rester vivre avec elle et sa famille. Or, pour Fern, la mise en mouvement du corps vient animer a minima une jouissance mortifiée. Le style de vie nomade vient comme une réponse inventive pour faire face au vide. La rencontre avec un autre homme, vivre à nouveau dans une maison restent un impossible pour Fern qui « passe son temps dans les souvenirs ». Photos bien gardées dans leur boite montrant ses parents, son mari, un temps où l’organisation dite patriarcale orientait la vie. Fin du film, Fern poursuit sur la route, seule, parmi les autres nomades, tel un « nous face au monde de l’autre [3] ».

[1] Lacan J., « Du discours psychanalytique. Discours de Jacques Lacan à l’Université de Milan le 12 mai 1972 », Lacan in Italia. 1953-1978. En Italie Lacan, Milan, La Salamandra, 1978, p. 46. Disponible sur internet.
[2] Ibid.
[3] Fay P., « Le parfum ontologique de la norme », le blog des J51, édito du 28 juin 2021.