La Vérité chez Wittgenstein : un monde de faits

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Les philosophes, « veulent sauver la vérité » [1] nous dit Lacan. La logique wittgensteinienne soutient un universel – pour tout x – de la phrase parfaite qui exclut toute division subjective, le dire de l’énonciation et la vérité impossible à dire toute. Partons de la phrase de Lacan pour qui « il n’y a de fait que du fait de le dire. Le fait énoncé est tout ensemble le fait de discours » [2]. « À partir du moment où vous réintroduisez le fait de le dire, vous introduisez quelque chose qui ex-siste à la définition vrai/faux », nous dit Philippe La Sagna [3].

En matière de logique, Lacan nous invite à « essayer » de lire Ludwig Wittgenstein, « facile à lire » [4] ! Quel écart entre la logique de la psychanalyse et celle proposée par le philosophe ? Afin de circonscrire la fonction pour tout x, nous nous proposons de nous référer au premier temps de sa philosophie exposée dans le Tractatus logico-philosophicus [5] (1921). Le philosophe y propose une totale adéquation du mot à la chose, excluant toute équivoque de la langue. La phrase assertive, à valeur de vérité absolue, décrit ce qui est, ni plus ni moins, neutralisant toute subjectivité, excluant tout reste de l’opération signifiante caractérisant le discours analytique.

« L’assertion s’annonce comme vérité » [6]

Wittgenstein décrit un « monde qui est strictement celui d’une cogitation » [7] d’une pure logique formelle à partir d’une conception universelle du fait. Ce livre implacable de rigueur concerne une conception absolue du Vrai. Il planifie le monde en le découpant en propositions. Pour le philosophe, ce qui peut être dit, doit être dit clairement, c’est-à-dire conforme à la syntaxe et à la grammaire. L’écriture tabulaire du Tractatus reflète la structure vraie-fausse de la proposition : « la structure grammaticale, voilà ce qui est le monde » [8] nous dit Lacan. Rien ne peut se dire qui ne soit ou bien vrai, ou bien faux. Voici quelques exemples de propositions : 1. « Le monde est déterminé par les faits, et par ceci qu’ils sont tous les faits ». / 2. « Ce qui a lieu, le fait, est la subsistance d’état de choses » / 5. « La proposition est une fonction de vérité des propositions élémentaires ».

La forme logique chez Wittgenstein reflète la structure de l’enchaînement de propositions dites atomiques. Ce sont de purs tableaux binaires, sans valeur de vérité pour la psychanalyse. Cela constitue un ensemble tautologique d’assertions arbitraires qui s’annoncent comme vérité. Or, dans cette logique qui évacue le sujet, dire le vrai, le faux, n’a rien à voir avec la vérité. Tout est par conséquent logé sous le régime du sens et par là, tout non-sens s’annule. Tout ce qui ne peut pas être dit échappe au savoir comme moyen de jouissance [9]. Après tout Jacques-Alain Miller ne nous indique-t-il pas que « le signifiant n’en fait qu’à sa tête, qu’on n’arrive pas à le domestiquer, que son fonctionnement précède le sujet et le savoir qu’il peut en prendre » [10].

Suivre une règle

La question du pour tout x pourrait se formuler ainsi : Qu’est-ce-que suivre une règle ? J.-A. Miller en passe par Wittgenstein « qui a eu l’audace de poser que la relation de conséquence n’est pas objective, mais qu’elle est fondée, non pas sur la nature de la signification, mais sur des règles » [11]. Or, ce qui met en place le discours analytique comme structure, nous dit-il, c’est bien une règle – une règle qui concerne le fil du discours [12]. Cette règle est celle de l’association libre. En effet, dans une analyse, la règle est à chacun particulière et prend la forme logique d’un axiome, celle du fantasme, alors que pour Wittgenstein, elle s’inscrit dans sa fonction mathématique : il y a une règle pour comprendre pour tous. Tout semblant, tout superflu sont abolis pour devenir une opération langagière radicale et sans reste : « Tout ce qui peut être dit proprement peut être dit clairement ; et sur ce dont on ne peut parler il faut garder le silence. » [13]

Pour autant, ce qui intéresse aussi Lacan chez Wittgenstein, c’est qu’il a ceci de proche de la position de l’analyste de s’éliminer complètement de son discours. Comment entendre cela ? En position de semblant d’objet, l’analyste a à neutraliser sa subjectivité, ses propres associations.

Nous dirons que le monde de cogitations logiquement amené par Wittgenstein, et constituant la totalité du discours s’écarte de la célèbre phrase de « L’étourdit » commentée dans Contrer l’universel [14], « Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend. » [15] Loin d’un énoncé qui asserte et soutient une thèse universelle du pourtoutix, un reste est donc oublié.

[1] Lacan, J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 71.
[2] Lacan, J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 12.
[3] https://www.hebdo-blog.fr/ce-qui-a-fait-evenement-avec-letourdit-2/?print=pdf
[4] Lacan, J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, op., cit., p. 66.
[5] Wittgenstein L., Tractatus logico-philosophicus (1921), Paris, Gallimard, 2001. Wittgenstein (1889-1951), philosophe d’origine autrichienne, a enseigné la philosophie et la logique à Oxford en Angleterre sous l’aile protectrice de Bertrand Russel.
[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, op. cit., p. 67.
[7] Ibid., p. 66.
[8] Ibid., p. 66.
[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, op. cit., p. 43.
[10] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Donc », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 15 décembre 1993, inédit.
[11] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Donc », op. cit., leçon du 19 janvier 1994, inédit.
[12] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Donc », op. cit., leçon du 8 décembre 1993, inédit.
[13] Wittgenstein L., Tractatus logico-philosophicus, op. cit, p. 31.
[14] La Sagna P., Adam R., Contrer l’universel, « L’étourdit » de Lacan à la lettre, Éditions Michèle, 2020.
[15] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 449.