Domine-moi si tu peux !

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« Pour ce qui est de ceci, c’est qu’il n’y a pas le moindre désir du savoir, c’est ce qui est absolument démontré, démontré par l’histoire et particulièrement par l’histoire de la psychanalyse. »

Jacques Lacan, « Intervention de Jacques Lacan », Lettres de l’École freudienne, n°15.

C’est une affirmation sans concession que de désigner l’histoire du mouvement psychanalytique comme le lieu par excellence où l’ignorance a fait ses preuves. Lacan resserre ici l’obstination des analystes à refermer la brèche ouverte par la subversion freudienne. L’entêtement post-freudien à dissoudre les noms multiples du réel, conceptualisés avec tant de peine par l’inventeur de la psychanalyse, laisse perplexe. Ce fut l’abandon de l’au-delà du principe du plaisir et de la pulsion de mort. La substitution de la relation génitale à l’absence de rapport sexuel. L’identification à l’analyste comme boussole dans l’existence. La liste d’égarements analytiques est longue et constitue autant d’escales dans son enseignement. L’un d’eux attire notre curiosité : l’aspiration des analystes à forger un moi fort en lieu et place du sujet divisé. Lacan situe dans l’invention de ce concept le ressort d’une direction de la cure devenue rééducation émotionnelle et « les principes d’un dressage du Moi dit faible, et par un Moi qu’on aime à croire de force à remplir ce projet, car il est fort » [1].

Comment concevoir cette aspiration à faire de la cure un chantier devant produire un moi dominant ? Curieux refus d’entériner ce que Freud avait dénudé dès sa seconde topique : le moi est dominé par la pulsion et le surmoi et doit vivre avec une fêlure incomblable nommée Ichspaltung. Ce troc du moins que le langage creuse dans l’être contre un grand plus moïque, dévoile chez les tenants de l’egopsychologie un rejet de la castration. Le moi fort est une suture, une prothèse dont découle un horizon de la cure faisant fi du manque, obturant ce à quoi une analyse peut conduire : l’assomption de moins phi ! Son comblement par l’élévation du moi fort révèle chez les analystes la capture exercée par une étrange aspiration fantasmatique. Exit le manque-à-être, il s’agit désormais de fabriquer des moi robustes, platement conformes à la norme-mâle.

Idéal du moi de l’analyste et surmoi consciencieux se relaient pour transformer le moi frêle en grand costaud, échafaudages conceptuels à l’appui : on le pare de « partie saine » et de « sphères sans conflit » [2]. Pour Lacan cette entreprise moïque de la psychanalyse post-freudienne relève de l’« obscurantisme » [3]. L’orthopédie opérée par l’egopsychologie a voulu délivrer le moi de son assujettissement structurel, tel que l’expérience l’avait révélé à Freud. Il n’est en rien dominant mais dominé. Par un réel dont les noms se conjuguent au pluriel : l’exigence pulsionnelle et la gourmandise du surmoi. Toutes deux comportent quelque chose d’indomptable. Elles narguent le moi d’un « Domine-moi si tu peux ! »

Le moi et le ça est le lieu où Freud met en avant les « faiblesses » du moi. Le terme de domination est au centre de la partie conclusive, « Relations de dépendance du moi ». Le moi est écartelé par les sollicitations simultanées des trois entités, plus exigeantes les unes que les autres. C’est une « pauvre créature qui est soumise à trois sortes de servitudes et subit par conséquent les menaces de trois sortes de dangers provenant du monde extérieur, de la libido du ça et de la sévérité du surmoi » [4]. Cet « être de frontière » n’a pas la vie simple, « valet du ça […] il brigue l’amour de son maître, […] fait miroiter l’illusion que le ça obéit aux avertissements de la réalité même là où le ça est resté rigide et inflexible, maquille les conflits du ça avec la réalité, et si possible même, ceux avec le surmoi » [5]. L’asservissement à la cruauté du surmoi est redoutable et Freud dégage une clinique différentielle de haute précision pour l’obsession, l’hystérie et la mélancolie. Le surmoi a « la faculté de se poser face au moi et de le maîtriser. Il est le mémorial de la faiblesse et de la dépendance qui étaient jadis celles du moi et il continue à dominer même sur le moi mûr. » [6]

Vivre, c’est être confronté à ce tiraillement et chacun est appelé à trouver une modalité de savoir faire avec. Prenant acte de cette domination structurelle, Lacan donne à la direction de la cure une toute autre dimension éthique. À commencer par la rectification de l’horizon freudien Wo es war soll Ich werden : une analyse n’est pas une affaire de domination ni de mise sous tutelle du ça par le moi. Elle ne relève pas de la maîtrise mais de l’invention : la trouvaille d’un circuit de satisfaction alternatif à celui qui permettait au surmoi de se nourrir de l’exigence pulsionnelle, et plus précisément de la pulsion de mort.

[1] Lacan J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 588.
[2] Ibid., p. 591.
[3] Lacan J, Le Séminaire, livre XI, Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 116.
[4] Freud S., Le moi et le ça, Quadrige PUF, 2011, p. 45.
[5] Ibid.
[6] Ibid., p. 37.