Sexologie et norme mâle

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La sexologie est-elle de nature à nous enseigner sur la norme mâle ? Au-delà des promesses thérapeutiques qui la fondent, elle éclaire en réalité les limites et points de butée de ladite norme. En particulier, malgré des efforts technologiques considérables, elle finit par mettre en relief la façon dont la sexualité masculine peine à affronter le féminin. Telle est l’aporie fondamentale de la science en la matière : une impasse qui ouvre la porte aux scientismes de tout poil, si la psychanalyse n’y prend garde.
En effet, genré ou pas, un sujet qui s’ouvre à la rencontre sexuelle, ne percera pas le mystère de la sexualité féminine : elle échappe à toute signification, par définition.
Si aucun signifiant ne peut colmater cette pénurie de représentation, aucun savoir ni aucun discours ne pourront y remédier – pas même le discours de la science.
Voilà qui renvoie au problème de la sexologie contemporaine, par définition aux confins de la science et du scientisme. Que nous apprend-elle en la matière ?
Pour assurer une relation sexuelle réussie, nous sommes condamnés au catalogue des jouissances « Unes » qui, seules, permettent de bricoler quelques satisfactions hétéro, homo ou auto-érotiques. À cet égard, nul ne contestera les bénéfices apportés par la science : personne ne se plaindra, par exemple, de la découverte du Viagra et consort, autant de molécules qui peuvent aider. Mais si on peut appareiller avec succès le génital en panne ou en quête de mutation, jusqu’à quel point peut-on médicaliser le sexuel, c’est-à-dire l’érotique ?
Une telle tentative rencontrera un plafond de verre auquel se heurteront les investigations en cours et à venir.
L’université qui s’y consacre fait copuler des gens dans des scanners. En quoi nous en saurons un peu plus sur la biologie des jouissances « Unes », mais resterons définitivement ignorants de l’Autre jouissance, c’est-à-dire de la jouissance dite féminine. C’est l’os du problème.
Jamais l’anatomie ni la chimie n’en livreront le secret. Pourquoi ? Parce que c’est une affaire de « corps parlant » impacté par la motérialité du langage, et non une affaire d’organisme impacté par les molécules. C’est la raison pour laquelle la sexologie a dû ajouter à sa pharmacopée, pas mal de comportementalisme pour renforcer ses protocoles.
Résultat : dans tous les cas, seule la jouissance « Une » se prête à l’étude, au savoir, à la mesure, voire à la suggestion.
En cela, elle fait le miel des sexologues, véritables orthopédistes de la jouissance phallique.
Dans l’édition de février 2008 du très sérieux Journal of sexual medecine, une vaste enquête épidémiologique montrait qu’un rapport sexuel ne peut être satisfaisant que s’il dure entre 7 et 13 minutes. Condition nécessaire, mais pas suffisante, précise l’article.
C’est bien résumé. Tel est le destin universitaire du « Un » phallique de la jouissance sexuelle : c’est du « Un » comptable, chronomètres à l’appui.
C’est dire l’embarras de la science quant à l’approche de la féminité. Le « quelque chose en plus » dont parlait Lacan dans Encore, à propos de la jouissance féminine, échappe au chiffrage. Ce n’est pas faute de s’acharner.
Prenons l’exemple de l’énergie dépensée à la recherche de l’emblématique « point G », comme au-delà de la jouissance clitoridienne. Est-ce une antiquité ?
Pour la petite histoire, cette notion est apparue en 1950, à la suite de la « découverte » par un gynécologue allemand, Ernst Gräfenberg, d’une zone dite « érogène » près de l’entrée du vagin.
Curieusement, depuis cette date, il y a les « pro » et les « anti » point G – « G » comme Gräfenberg –, de sorte que l’affaire n’est jamais tombée aux oubliettes.
Qu’on en juge : fin décembre 2009, des chercheurs britanniques du King’s college, après avoir interrogé des centaines de vraies jumelles sur leur éprouvé génital, déclaraient que leur « point G » n’existait probablement pas.
« Pas du tout ! », s’indigne madame Odile Buisson, gynécologue française de renom : le point G existe ! Elle l’a rencontré… En 2011, en collaboration avec Pierre Foldés, un éminent urologue bien connu – notamment pour l’invention d’une chirurgie clitoridienne qui n’aurait pas déplu à la Princesse Marie Bonaparte –, elle a publié, un ouvrage intitulé : Qui a peur du point G ? Le plaisir féminin, une hantise masculine. [1]
À partir d’imageries médicales réalisées pendant le coït, elle a mis en évidence le fameux « point G » qu’elle préfère rebaptiser : « zone interactive d’organes ».
Bien entendu, madame Buisson reste prudente : elle estime que ce n’est là qu’une « toute petite partie de l’iceberg du plaisir féminin ».
La métaphore relève de l’oxymore…
Et elle conclut son ouvrage en disant que « la fonction sexuelle féminine est un vrai casse-tête » : là, nous sommes d’accord. Bien évidemment, la jouissance féminine est ici réduite, ramenée à la physiologie de l’orgasme. D’ailleurs, peut-elle faire autrement, dans la mesure où le discours de la science n’a de prise que sur la jouissance phallique ?
Cette dernière remarque explique le grand échec de la sexologie dans le traitement des frigidités féminines. Ce n’est pas sans raisons si Lacan, dans son texte des Écrits sur la sexualité féminine, raille « les tenants de la connaissance “normale” du vagin ». Il estime que l’abord de la frigidité « suppose toute la structure inconsciente qui détermine la névrose ». D’où, dit-t-il, « son inaccessibilité à tout traitement somatique ». Sans compter, ironise-t-il, « l’échec ordinaire des bons offices du partenaire le plus souhaité » [2].
Bref, médecine et norme mâle ne sont pas les solutions adéquates. Lacan ridiculise là l’opposition « assez triviale entre la jouissance clitoridienne et la satisfaction vaginale », très en vogue dans les différentes enquêtes sexologiques de masse. Il en récuse la pertinence dans la mesure où, n’en déplaise aux sexologues, « la nature de l’orgasme vaginal, garde sa ténèbre inviolée » [3].
À bon entendeur, salut ! Et bon courage à ceux qui s’échinent à chercher ce que Lacan appelle « un accès messianique à des chimismes décisifs » [4] en matière de sexualité féminine.
Au fond, le plafond de verre auquel se heurte la sexologie tient à une question insoluble : que devient la jouissance phallique d’une femme, dès lors que le discours qui la traque, ne peut qu’évacuer de son champ expérimental la jouissance supplémentaire « féminine », qui, elle, n’est d’aucun « chimisme » ?
Telle est l’équation à résoudre, aussi impossible que celle de la quadrature du cercle.
Eh bien, comme l’a écrit Éric Laurent : « grâce à l’angoisse, rien de tout ça ne va fonctionner » [5]. Il a raison.
C’est vrai pour tous : les hommes comme les femmes, les trans comme les fluides, et même les « neutres ». Tous y sont exposés, puisque tout le monde, à part les cadavres, a un « corps parlant », haut lieu de la jouissance féminine et de l’angoisse.
En somme, genré ou pas, la féminité décomplètera toujours l’arsenal phallique et ses prétentions scientistes au service de la norme.

[1] Buisson O., Qui a peur du point G ? Le plaisir féminin, une hantise masculine, Edition Jean-Claude Gawsewitch, 2011.
[2] Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 730-731.
[3] Ibid., p. 727.
[4] Ibid., p. 726.
[5] Laurent É., « Les organes du corps dans la perspective psychanalytique », Quarto n°91, 2008, p. 37.