Peau d’homme

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Dans la famille de Bianca, les femmes ont un secret ; celé au fond d’un coffre : une peau d’homme. Chacune peut choisir de la revêtir avant son mariage pour « connaître la vie et les sensations de l’autre sexe, tant les hommes sont pour [elles] un continent étranger » [1]. Peau d’homme, formidable bande-dessinée qui nous fait suivre Bianca – promise à un mariage arrangé comme les mœurs le voulait à la Renaissance – transformée en Lorenzo. Elle va éprouver des affects inédits en enfilant ce « costume de peau » [2] qui va lui donner accès à un nouveau savoir. Du dégoût d’abord face à la trivialité des garçons, « mascarade » lui souligne sa tante, la mettant au défi de poursuivre son aventure. Dans sa vie de jeune homme, elle jouit de la liberté d’être un garçon mais découvre aussi l’horreur de la haine religieuse quant au sexe et au féminin. L’alliance de son identité masculine et de sa jouissance féminine dont elle sait faire bon usage lui permet de contrer la folie du discours religieux. Elle s’initie au plaisir charnel, mais apprend aussi avec tristesse que le désir ne peut se convertir, même en se moulant dans le fantasme de l’autre. C’est pourtant par cette traversée qu’elle a chance de rencontrer « ce qui chez chacun marque la trace de son exil […] du rapport sexuel » [3].

Qu’aurait pensé Freud de cette fiction ? lui qui écrivait à la fin de sa vie à Stefan Zweig que « la langue, c’est comme la peau. Malgré l’exil, on n’en change pas » [4]. Où se trouve la vérité ? Portée par Bianca ? dite par Freud ?

Françoise Haccoun nous propose un autre centrement par sa lecture rigoureuse du Tractacus de Wittgenstein. Elle nous rappelle que le philosophe, dans son travail sur la vérité, exclut le sujet de l’énonciation. C’est pourtant ce reste oublié qui est enserré par « le sac de peau » [5]. Homme, femme sont des signifiants dont chacun peut s’habiller, la vérité est cependant ailleurs, dans ce reste qui témoigne de la varité de lalangue de chacun, trace de l’exil.

Alors que peut-on espérer de la psychanalyse comme variation sur le thème ? Certainement pas un progrès par une domination du moi, comme nous le rappelle Camilo Ramírez, car du point de vue du costume phallique, la/le manche est mixte : il ne sort pas de l’impasse de la norme.

Mais comment la psychanalyse opère pour produire une différence ? Non des sexes mais du rapport de chacun à la vérité, aux signifiants, à son propre inconscient ? Patrick Monribot nous donne une orientation en rappelant qu’il y a une jouissance qui échappe au genre et au chiffrage et décomplète les discours qui normativent. Les aventures de Bianca en témoignent.

Le discours analytique peut permettre à un sujet, institué par le discours pour tous, d’avoir accès à sa singulière varité, à condition d’« y mettre de sa peau » [6], comme le souligne Sébastien Guitart. Pas sans le corps donc, et pas sans une « éthique du Bien-dire »[7].

[1] Hubert – Zanzim, Peau d’homme, Grenoble, Glénat, 2020, p. 14.
[2] « Un costume de peau », entretien avec Roméo Castellucci, La Cause du désir, n° 91, p. 5-8.
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 132.
[4] Cf. Freud S., « lettre du 21 février 1936 », in Sigmund Freud-Arnold Zweig, Correspondance 1927- 1939, Gallimard, 1973.
[5] Lacan J., « Conférences dans les universités nord-américaines : au Massachusetts Institute of Technology », le 2 décembre 1975, Scilicet, 1975, n° 6-7, pp. 53-63.
[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 89.
[7] Lacan, « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 541.