AccueilARGUMENTS#7 Scansion : temporalité et topologie

#7 Scansion : temporalité et topologie

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Lacan fonde son enseignement sur un retour à Freud en replaçant, au cœur de la psychanalyse, ce qui avait été dévoyé, entre autres, par l’Egopsychology : la parole, le langage, l’inconscient et l’interprétation. Le discours du patient appelle non une écoute qui le laisserait s’égarer dans les mirages de la parole vide, mais une réponse, et plus exactement une nouvelle lecture qui lui fasse entendre la réponse, encore insue, qui réside dans sa question.
L’interprétation est, d’emblée, sans standards mais pas sans principes : elle doit se situer dans le champ de la division du sujet, et s’appuyer sur les ressources poétiques d’une langue pour jouer du pouvoir du symbole, des résonances sémantiques, des équivoques, des ambiguïtés.

Le moment de la scansion
Ponctuation et scansion sont deux modalités de la première doctrine lacanienne de l’interprétation. La ponctuation est heureuse si l’analyste sait entendre à quelle partie du discours est confié le terme significatif[1], opérant par traduction et réduction sur les dits du sujet afin de produire, dans un éclair rétroactif, un effet de sens nouveau. En sanctionnant[2] un dit du sujet, l’analyste le lui retourne sous une forme inversée – je ne te le fais pas dire.

Si on peut l’entendre dans sa dimension poétique (la prononciation qui détache les syllabes, les groupes de mots), la scansion ressort plus spécialement du registre de la temporalité : scander, c’est rythmer en marquant les temps forts. L’interruption de la séance analytique tient compte de la structure du temps logique telle que Lacan l’a formalisée, ce qui fait de la séance à durée variable, et même de la séance courte, une nécessité. Pas de scansion possible dans une durée fixée à l’avance, il s’agit au contraire que la fin de la séance précipite la hâte du sujet vers un moment de conclure – c’est ainsi qu’elle peut être éprouvée comme une ponctuation opportune dans son progrès. « La scansion temporelle, le ça suffit comme ça ! revenez la prochaine fois ! est le tranchant même de l’interprétation au sens de Lacan[3] ».

Le placement de la scansion
Ce premier abord de l’interprétation fait de l’analyse une expérience temporelle discontinue où l’inertie imaginaire est scandée, ponctuée par des moments de franchissement. Mais les scansions successives font varier la vérité, et celle-ci s’avère être fugace, s’effaçant toujours au profit d’un autre effet de sens à venir. Face à la dialectique du sens et de la vérité, qui sont « à la dérive[4] », Lacan va mettre l’accent sur ce qui objecte au déchiffrage. Le plan diachronique – le progrès temporel de l’analyse – marque le pas au profit du plan synchronique. La cure n’est plus tant scandée par la révélation de vérités successives et leur historisation que par « la mise en évidence et la chute de signifiants-maîtres, c’est-à-dire de signifiants-causes[5] ».

Avec l’introduction de l’objet de la pulsion, l’inconscient apparaît comme scandé de moments d’ouverture, où des signifiants émergent et appellent à l’interprétation, et de mouvements de fermeture, lorsque l’objet a se présentifie et engendre l’arrêt du déchiffrage. La scansion produite par l’analyste doit s’accorder à la temporalité de cette pulsation de bord[6]. Jacques-Alain Miller souligne que l’analyste a le choix de sa scansion, entre l’ouverture et la fermeture, entre l’aliénation à l’Autre du signifiant et la séparation. « Ce n’est pas la même chose, dans l’expérience, de scander le signifiant maître quand le sujet le manifeste par son trébuchement […], et de scander la séparation quand le bord du sujet est à ce point-là.[7] » Lorsqu’elle vise l’objet a comme cause du désir, objet qui se présente sur un bord, la scansion ne s’inscrit plus uniquement dans le registre temporel, elle est aussi affaire de topologie, de surface, de repérage de la place du manque, et au-delà, de l’impossible et du réel.

L’inconscient interprète la pulsion, mais il l’interprète de travers, « à savoir qu’il fait des interprétations tendancieuses, […] fondées sur le sens en tant que joui[8] ». Si l’analyste opère à l’instar de l’inconscient, il ne fait qu’ajouter de la joui-sens supplémentaire. S’il s’agit qu’il opère à l’envers[9] de l’inconscient, la scansion comme un je ne te le fais pas dire est donc insuffisante. Mais, lorsqu’elle opère sur la séparation, elle permet de disjoindre la chaîne signifiante de la jouissance, et de contrer la production d’effets de sens. Ne se rapproche-t-elle pas, dès lors, de ce qui deviendra la coupure ?


[1] Cf. Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 252.
[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Des réponses du réel », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 18 janvier 1984, inédit.
[3] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Silet », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 23 novembre 1994, inédit.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 14 décembre 1976, inédit.
[5] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Cause et consentement », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 2 mars1988, inédit.
[6] Lacan J., « Position de l’inconscient », Écrits, op. cit., p. 844 : « Car c’est à la scansion du discours du patient en tant qu’y intervient l’analyste, qu’on verra s’accorder cette pulsation du bord par où doit surgir l’être qui réside en deçà ».
[7] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Du symptôme au fantasme, et retour », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 16 mars 1983, inédit.
[8] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. La fuite du sens », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 19 juin 1996, inédit.
[9] Cf. Miller J.-A., « L’interprétation à l’envers », La Cause freudienne, n° 32, 1996, p.  9-13.

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