Au-delà du mur…

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Si le langage nous permet de régler et d’ordonner notre rapport au monde, il ne permet pas de tout dire sur la différence des sexes, ni de rendre compte du « monde de problèmes que soulève le rapport d’un homme et d’une femme dans le moindre conjungo » [1]. Au-delà de la distinction anatomique dont le sujet est singulièrement doté dès sa naissance, le réel du sexe qui différencie le garçon de la fille ne renseigne pas sur comment devenir un homme ou une femme. La complémentarité biologique – spermatozoïde/ovule – ne préjuge aucunement d’une entente préétablie entre les deux sexes, ni de la position du sujet à s’assumer dans sa sexuation, dont Lacan rappelle qu’il faut payer le prix de la petite différence pour y entrer.                                                      

Si certaines interventions sur la langue visent à y effacer toutes formes de virilité en gommant la moindre trace d’une domination masculine afin de rétablir une égalité entre les sexes, c’est sans tenir compte de ce que Lacan nous enseigne du réel, qui ne peut entièrement se symboliser dans l’écriture ou la parole et qui ne saurait être touché par une quelconque rectification de la langue, qui échoue à saisir la chose par le mot.

« Il n’y a pas de rapport sexuel, sous-entendu : formulable dans la structure » [2] énonce Lacan, donc pas d’écriture du rapport sexuel puisque la jouissance ne s’écrit pas.    
La partition du féminin/masculin qui cependant se joue dans le langage, insiste par la lettre, ne fait qu’accentuer la différence, radicalise les discours et révèle plutôt « la structure du désir, et ceci en tant que justement le sexualise l’impuissance du langage à rendre raison du sexe » [3].

En faisant surgir la présence dans l’absence, c’est le symbole de ce qui manque à dire qui apparaît et permet en creux de cerner les contours de l’indicible du rapport qu’il n’y a pas, statuant ainsi d’un impossible à dire à l’endroit même du sexe. Cette déchirure dans le discours indique précisément le trou à la jonction du nœud borroméen, où Lacan serre l’objet a. Véritable boussole qui permet au psychanalyste de s’orienter dans la complexité de la sexualité de l’être parlant, au-delà des semblants, des classifications de genres et de leurs mutations contemporaines qui tentent en vain de combler la béance de l’indicible par une réponse universelle toujours virilisante.                                               

Chaque sujet dans sa rencontre singulière avec le langage est confronté à ce « mur du langage » [4], évoqué par Lacan dès les années 50. Il y souligne la limite signifiante du langage qui, de fait, ne trouve à s’inscrire que dans l’impact de la trace qu’il laisse sur le corps du sujet. En 1972 dans Je parle aux murs c’est de sa propre voix comme objet détaché du corps, que Lacan fait résonner l’objet a, telle une pièce détachée qui ricoche contre les murs de la chapelle de l’hôpital Sainte-Anne. La jouissance qui en revient, se fait alors l’écho d’un dire, épluché par le réel qui montre un au-delà du mur. Lacan désigne alors, ce « mur du langage », non pas comme un mur infranchissable mais simplement comme « le lieu de la castration » [5] . Il en indique le possible franchissement. Au-delà du « mur du langage », du mur de l’impossible rapport entre l’homme et la femme, au-delà de l’(a)mur, « ce qui supplée au rapport sexuel, c’est précisément l’amour » [6], ajoutera-t-il dans le Séminaire Encore.

 

[1] Lacan J., « Petit discours à l’ORTF », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001. p. 225.
[2] Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, op.cit., p. 413.
[3] Lacan J, « Petit discours à l’ORTF », Autres écrits, op.cit., p. 225.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, texte  établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1977, p. 288.
[5] Lacan J., Je parle aux murs, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 102.
[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A.Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 44.