La lathouse, l’impossible joint

Dans un article de 2017, « Have Smartphones Destroyed a Generation ?[1] », Jean M. Twenge fait valoir une corrélation entre l’usage des smartphones et la dépression. J. M. Twenge observe un tournant brutal vers 2012, coïncidant avec le moment où plus de 50% des Américains possèdent un smartphone. Elle constate que les taux de dépression et de suicide des adolescents ont fortement augmenté depuis 2011, et qu’il n’est pas exagéré de décrire la génération iGen comme au bord de la pire crise de santé mentale depuis des décennies. Dans l’article, Athena, treize ans, déclare : « Nous n’avons jamais connu la vie sans iPad ni iPhone. Je crois que nous aimons nos téléphones plus que les vraies personnes.[2] » Ces lathouses[3] dont parle Lacan, directement greffées sur le corps des sujets sont plus que des machines, des gadgets, elles participent du vivant même et donc de la pulsion de mort, de chaque sujet. En quoi participent-elles du vivant, en tant qu’objet ? Lacan souligne que le vide qui nous entoure est en fait plein, plein d’ondes, et que par ces ondes, ce qui se propage, c’est la voix[44]. Désormais, la machine ne se fait plus seulement porteuse de la voix d’un petit autre, à l’autre bout, autre morceau vivant d’un autre corps venant se brancher sur la zone érogène de l’oreille, la machine est elle-même une voix, une voix reposant sur le vide sans corps de l’algorithme.

L’affaire Sewell Setzer III

Avec l’apparition de l’intelligence artificielle (IA), cette relation intime, quasi organique, avec les smartphones n’a fait qu’augmenter, une affaire donne un aperçu de la glissade qui s’est opérée. Sewell Setzer III, quatorze ans, commence à utiliser Character.AI en avril 2023. Sa santé mentale décline rapidement à partir de cette période. Le 28 février 2024, il meurt par suicide après une interaction avec le chatbot qu’il appelle Dany – en référence au personnage de Game of Thrones, Daenerys Targaryen –. Sa mère Megan Garcia porte plainte en octobre 2024, alléguant que le chatbot, modélisé sur ce personnage, l’avait encouragé à mettre fin à ses jours, et qu’il avait entretenu des conversations sexualisées avec le mineur. Google et Character.AI acceptent un règlement à l’amiable en janvier 2026, couvrant des poursuites similaires dans d’autres États. Le pas est régulièrement franchi de faire porter la cause au lieu de l’Autre, des écrans et de l’IA, mais la question se pose : application, réseaux sociaux, IA, ne viennent-ils pas plutôt se loger au joint du défaut de structure ?

L’objet comme joint

Si le concept de lathouse semble si opérant pour aborder ce qu’il en est des enjeux des écrans, c’est aussi qu’il peut être lu comme joint : les lathouses comme tentative, suppléance, au joint qui permet d’articuler le sentiment de la vie. Car lorsque Lacan fait surgir le concept de sentiment de la vie, il le déduit de la métaphore paternelle, c’est dans ce joint-là que l’objet a vient répondre au trou même laissé par la perte de l’objet primordial. Ce que Lacan fait valoir, c’est l’objet a comme médiateur, condensateur, catalyseur qui permet à la fois par sa fonction de cause du désir et de plus-de-jouir, de traiter ce trou qui s’ouvre de la rencontre traumatique de la jouissance et de l’Autre. Ce à quoi il convient d’ajouter la fonction palea de l’objet. À l’heure de la chute du père et de la montée au zénith de l’objet a, l’opérateur est moins le père que l’objet venant faire joint. Les lathouses viennent comme ersatz de l’objet a et à ce titre, traînent toujours avec elles un petit côté fake, néanmoins elles s’imposent comme prothèses, greffes sur l’impossible rapport.

L’envers de la lathouse

La solitude radicale des sujets trouve à se loger parfois dans ces ersatz d’objet a que sont, non pas les téléphones ou les écrans, mais bien les réseaux sociaux en tant qu’ils véhiculent la voix. Ceux-ci permettent de croire, au moins l’espace d’un instant, au rapport sexuel qu’il n’y a pas et viennent faire joint entre le trou du non-rapport et un lien social possible. Mais, comme chaque fois que l’on y croit, le ratage se rappelle à nous, parfois sous la forme de la grimace : « L’angoisse – puisque c’est à cela qu’on a affaire –, il est bien certain que, s’il y a la lathouse, elle n’est pas sans objet.[5] » L’envers de la lathouse, c’est l’angoisse, car quand le manque vient à manquer, ce n’est pas forcément le trop ou le plein qui surgit, mais ce peut être le trou. Alors « un désordre [se fait] au joint le plus intime du sentiment de la vie[6] ». OpenAI révèle qu’environ 0,15% de ses utilisateurs actifs par semaine ont des conversations incluant des indicateurs explicites de planification ou d’intention suicidaire – ce qui, sur 800 millions d’utilisateurs hebdomadaires, représente plus d’un million de personnes par semaine. Par ailleurs, un pourcentage similaire d’utilisateurs présente des niveaux élevés d’attachement émotionnel à ChatGPT, et des centaines de milliers montrent des signes de psychose ou de manie, selon l’article[7]. Ce que ces chiffres disent surtout, c’est que la position de lathouse est impossible à tenir. Celui qui le sait, c’est l’analyste, cette autre lathouse, dixit Lacan[8], c’est en tenant compte de cet impossible qu’il peut faire, d’une autre manière, le joint.





Lacan et les gadgets

Dans les années soixante-dix, Lacan prophétise que le discours de la science va dominer et régir en maître la vie des parlêtres. Ce discours – qui use de petites lettres et formules, c’est-à-dire des mathématiques – agit sur ce qu’il appelle le vrai réel, par opposition au réel du rapport sexuel qui, lui, ne peut pas s’écrire. Les gadgets, explique-t-il alors, constituent l’incarnation même de l’opérativité de la science sur la réalité humaine : l’objet créé remue quelque chose en nous, voire devient dévorant[1]. Quelle anticipation de notre époque, caractérisée par la montée au zénith du gadget addictif, technologique et numérique !

Les gadgets devenus objet a

Notre monde est aujourd’hui peuplé de gadgets en tout genre : du smartphone au satellite, en passant par le futur robot humanoïde. Qu’ils soient sur Terre, bien ancrés dans nos vies, ou gravitant autour de la planète, ils se présentent sous la forme de prouesses technologiques indispensables ou de déchets indestructibles. Désormais, on ne pourrait plus se passer du gadget.

Il est un autre fait admis de tous (ou presque): notre ère des données (la datasphère) est commandée par l’onde et le chiffre. Ceux-ci sont codés ou stimulés (laser, transistor) à une vitesse sans précédent grâce aux apports de l’algèbre linéaire et de la physique quantique. L’hégémonie du discours de la science est à présent totale, d’autant plus depuis le surgissement des intelligences artificielles (IA) génératives. Les gadgets deviennent si sophistiqués qu’ils pénètrent de plus en plus l’intimité, au point d’être «façonnés» pour s’intégrer au corps des parlêtres; la psychiatrie prévoit déjà l’implantation de puces destinées à réguler l’état de la maladie et de l’organisme. Ces «pastilles de savoir», comme les nomme Jacques-Alain Miller dans son texte «Algorithmes de la psychanalyse», sont devenues, dit-il, bien plus objet a que par le passé, «et font bien voir que le symbolique devient de plus en plus réel»[2].

Le gadget et l’Autre qui n’existe pas

Dans son enseignement, Lacan donne aux gadgets les noms de lathouses ou d’objets plus-de-jouir, soulignant ainsi que la fonction utilitaire de ces objets s’efface devant le désir qu’ils causent et, surtout, devant l’excédent de jouissance lié au corps qu’ils génèrent. Ils agissent comme une ventouse dont on ne peut que difficilement se défaire. C’est à ce titre que les gadgets nous dévorent : leur vérité relève de la férocité de la jouissance du corps.

Dans son Séminaire D’un Autre à l’autre, Lacan expose logiquement que le plus-de-jouir ne peut se concevoir que si l’on admet, au préalable, que l’Autre du langage est porteur de la castration, d’un «moins». Un pan crucial de son enseignement se résume ici: le langage négative et mortifie la jouissance ; le sujet ne peut en jouir qu’au travers de «lichettes» et depuis des objets a hors corps – pulsion de mort et pulsion de vie allant de pair.

Or, à notre époque régie par un capitalisme sans limite et par le déclin du Nom-du-Père, l’Autre est devenu inconsistant, voire de plus en plus réel, comme le signale J.-A. Miller dès 1978. Le plus-de-jouir, bien plus dévoilé et débordant, est devenu le premier partenaire de jouissance d’un sujet déboussolé et radicalement seul. L’IA tente d’ailleurs de faire revivre artificiellement l’Autre: un Autre qui vous parlerait continuellement, vous orienterait et tracerait votre route quotidiennement de manière personnalisée.

Les gadgets du XXIe siècle, incarnés par les smartphones, nourrissent, d’un côté, la pulsion (surtout scopique et vocale) et, de l’autre, occupent une fonction homéostasique, pouvant faire office de semblant du Nom-du-Père. Ils proposent un contenu visuel et auditif permanent qui accroche le parlêtre, confronté plus que jamais au trou dans l’Autre et à l’infini de la jouissance. En d’autres termes, les gadgets pourraient s’apparenter de nos jours au phallus: à la fois organe masturbatoire et signifiant qui oriente, bon an mal an, le désir. La vie artificielle et numérique constituerait ainsi une suppléance, voire un symptôme, au désordre contemporain.

Le gadget : nouveau symptôme

Dans «La Troisième», Lacan dit du gadget: «Nous n’arriverons pas vraiment à faire que le gadget ne soit pas un symptôme. Il l’est pour l’instant, tout à fait évidemment.[3]» De fait, l’objet technologique revêt la double face du symptôme. D’une part, il alimente le vivant d’un corps qui se jouit, «au joint le plus intime du sentiment de la vie[4]». D’autre part, il est utilisé pour réguler, voire annuler, cette même jouissance produite – participant au rêve scientiste de l’homme-machine émotionnellement et positivement neutre, digne d’un roman d’Aldous Huxley. Structurellement, le gadget n’arrive pas, à ce jour, à être le répondant exact de la jouissance, bien que la science approche toujours plus de l’objet parfait qui ferait que la réalité ne soit que fantasme. Chez les enfants et les adolescents, l’omniprésence des gadgets, matérialisée par l’exposition intensive aux écrans, fige les sujets dans une solitude inerte, captifs d’un objet, ou engendre a contrario, dès que celui-ci en vient à manquer, une agitation et un désarroi profonds.

Le sentiment de la vie à l’ère des gadgets ne peut s’appréhender que si l’on garde à l’esprit que le discours de la science, instrumentalisé par le capitalisme, fait avant tout le jeu de la pulsion de mort. À l’inverse, la psychanalyse va à l’encontre de toute forme de maîtrise ou de calcul étouffant et mortifère : elle permet à chaque parlêtre de trouver le point le plus vivant de son existence.

[1] Cf. Lacan J., Le Triomphe de la religion, Paris, Seuil, 2005, p. 94.
[2] Miller J.-A., «Algorithmes de la psychanalyse», Ornicar ?, n°16, automne 1978, p. 18.
[3] Lacan J., «La Troisième», in Lacan J., La Troisième & Miller J.-A. Théorie de lalangue, Paris, Navarin, 2021, p. 47.
[4] Lacan J., «D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose», Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 558.