Une joie pas impossible

Pour le biologiste français François Jacob, la vie répond plutôt à une logique qu’à un sentiment. Plus que sentimentale la vie est logicienne. Dans La Logique du vivant[1] F. Jacob montre que le vivant répond à une logique propre et que cette logique n’est pas nécessairement assimilable au fait de se sentir exister. C’est pour cela que la biologie peut affirmer sans aucune sorte de complexe que dans un cadavre il y a du vivant, et que dans la pourriture la vie foisonne. Il y aurait donc une disjonction entre la logique du vivant et le sentiment de la vie.

Des poètes…

Pour Borges, il n’y avait pas de disjonction entre le sentiment de la vie et la littérature. Chez lui, il y a une coïncidence entre la vie et la littérature, entre vivre et vivre en littérature. Peut- être la seule chose qui comptait avant la littérature, c’était sa mère. D’ailleurs, elle fait partie de sa littérature. En effet, c’est elle qui l’initie à des poètes tels que Eça de Queiroz en portugais et aux classiques anglais qu’il lit dans le texte grâce à sa grand-mère anglophone. Une anecdote, savoureuse, raconte qu’ayant lu le Don Quichotte en anglais lors de son enfance, et le relisant plus tard en espagnol, il aurait dit avoir relu une mauvaise traduction de la main d’un certain Miguel de Cervantes ! Pour Borges, le sentiment de la vie, ce sont les lettres.

Pour Verlaine, le sentiment de la vie passe par le fait d’être avec Rimbaud. On ne sait si la réciproque est vraie. Cependant, l’on sait qu’il a fallu, à Rimbaud, un Verlaine pour qu’au moins un le reconnaisse poète. Puis Rimbaud est parti parcourir le monde et n’a plus écrit. Verlaine a néanmoins permis à Rimbaud d’éprouver le sentiment de vivre. De vivre et d’exister comme écrivain. 

…et des psychanalystes

Pour le psychanalyste la chose est différente. Un psychanalyste est-il témoin des confessions qui exaltent le sentiment de la vie ? En général, le sujet qui considère que la vie a une valeur le fait lorsqu’il est confronté à la mort. D’ailleurs, dans la phrase de Lacan dont les mots sont extraits pour donner le titre de nos Journées, celui qui précède le sentiment de la vieest le mot désordre. Le sujet est menacé au plus intime et, là, le sentiment de ce désordre de la vie ne ment pas.

Finalement, pour l’analyste lui-même il y a d’autres abords du sentiment de la vie qui ne sont pas ceux de poètes, de scientifiques, d’écrivains ou d’êtres exceptionnels et qui méritent d’être crédités au solde positif d’une analyse menée à son terme. 

Philippe Sollers titre l’un de ses livres Une Vie divine[2]Une analyse ne promet pas une vie divine, mais elle peut réconcilier le sujet avec son existence et lui faire apercevoir qu’une certaine joie de vivre est possible.





Une transformation infinie

De la vie, on n’en a qu’un sentiment est une des thèses de Lacan. L’une des premières occurrences de l’expression sentiment de la vie dans son enseignement souligne combien ce sentiment résulte d’un artifice, au sens de ce qui est fabriqué, d’une élaboration, soit un délire.

Tout est transformé

C’est à propos du président Schreber que Lacan indique : « Rien de son intérieur, de son sentiment de la vie, de sa vie elle-même, n’est compréhensible à Dieu, qui ne le recueille qu’à partir du moment où tout est transformé dans une notation infinie.1 » Pour Schreber, le sentiment de la vie est en défaut, il est non reconnu par Dieu, car « la puissance divine, précise Lacan, ne connaît rien de l’homme ». La définition du défaut dudit sentiment est ici relative à une non-reconnaissance en l’Autre : pour Schreber, son Autre de prédilection – plutôt jouisseur sur les bords – ne peut reconnaître son sentiment de la vie, et sa vie elle-même. Une négation est portée à ce niveau-là dans l’Autre, cela induit un certain désordre.

Dès lors comment s’arrimer dans l’existence et se soutenir ? Ce sont ses Mémoires, cette « notation infinie », comme dit Lacan, qui permettent qu’ensuite l’Autre (Dieu) recueille ce sentiment. Cela tend, en l’occurrence, à parer au laisser-en-plan craint par le président. Nul naturel en la matière, puisqu’il y faut une transformation dans une notation infinie. Il n’y a pas d’autre choix pour cette notation que de se poursuivre éternellement, car il en va du sentiment de la vie pour ce sujet – c’est donc nécessairement toujours à poursuivre. D’ailleurs, lire les Mémoires d’un névropathe, c’est faire l’expérience d’un texte qui n’en finit pas de finir, avec de multiples ajouts. Dans cet ouvrage, Schreber se réapproprie des éléments de sa vie dont il a été l’objet, et qui ont touché son corps : tel le miracle du hurlement. En somme, il établit un sentiment de la vie après coup, un gain de vie en échoit au sujet.

Un délire

Il n’est pas question d’un quelconque caractère inné ou d’une création ex nihilo d’un sentiment de la vie, mais de l’instauration d’un ordre, d’un effet de signification, au « joint le plus intime du sentiment de la vie2 ». Ledit sentiment est donc un effet. Il s’agirait d’un délire si l’on suit la définition de ce dernier comme étant l’effet résultant de l’ajout d’un signifiant à un autre, d’un S2 à un S1 – autrement dit, une organisation minimale, une élaboration de savoir3.

S’appuyant sur l’énoncé lacanien « tout le monde est fou, c’est-à-dire délirant4 », Éric Laurent propose de parler de « sentiment délirant de la vie5 ». Ce sentiment résulte effectivement du savoir élaboré sur un point de réel qui échappe fondamentalement au sens – la vie –, tout en emportant un point de jouissance.





La trace d’un chagrin

La notion du sentiment de la vie est à prendre comme une question. Qu’est-ce que le sentiment de la vie ? À quoi le reconnaît-on ? Comment se manifeste-t-il ? Pris plutôt comme énigme et non comme assertion, ce thème invite à l’exploration.

« Un type irréductible de manque »

Suivons Lacan à la lettre lorsqu’il parle « d’un désordre provoqué au joint le plus intime du sentiment de la vie[1] ». Pour le saisir, avançons que le sentiment de la vie est indissociable de l’expérience d’un désordre, qu’elle soit minime ou bruyante, habituelle ou intempestive, et parfois insoutenable. Comme dans une bande de Moebius, l’un ne va pas sans l’autre, l’un rend l’autre supportable, surmontable. L’autre rappelle à l’un sa condition de variabilité. Le sentiment de la vie concerne aussi bien l’élan du désir que ses trébuchements et ses impasses.
Cette rubrique fera place à l’énigme du sentiment de la vie pris du côté des Lettres. Nous verrons qu’entre les lignes d’un texte littéraire peut se loger la transmission d’un point qui touche à ce mystère – et ce, au-delà de l’aspect purement formel. La portée signifiante se révèle ici dans la beauté d’une phrase, mais aussi et surtout dans la partie liée que celle-ci entretient avec ce que Lacan formule comme « un type irréductible de manque[2] », un manque qui ne se laisse pas combler par le sens. Car dans l’expérience humaine, ce manque-là est irréductible au point d’où surgit le signifiant. Plutôt qu’une fin en soi, le signifiant devient ainsi l’outil avec lequel le sujet tourne autour de ce manque radical, endroit où se loge l’objet a.
Il arrive ainsi que dans la ronde signifiante d’un roman, d’un poème, d’une lettre, le lecteur soit soudainement surpris par l’effet d’une coupure qui indique autre chose, distincte de la linéarité du récit.

L’empreinte d’un désordre

« Longtemps, je me suis couché de bonne heure[3] », est l’une des phrases les plus célèbres de la littérature. Ainsi commence Du côté de chez Swann, premier volet de À la recherche du temps perdu. Cette seule phrase est l’entrée non seulement dans un monde, mais dans une façon de dire ce qui tient lieu de monde pour le narrateur proustien. S’ensuit une réflexion profonde où le narrateur, adulte, décrit par le menu son expérience, mille fois répétée, du moment qui précède le sommeil pour aussitôt l’en empêcher : « Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : “Je m’endors.” Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait[4] ».
Au fil des pages, le narrateur reconstitue le monde de son enfance jusque dans les moindres détails ; la toute première phrase du roman s’avèrera directement liée à l’expérience non pas de l’insomnie (fidèle compagne de Proust), mais plutôt du désarroi intense éprouvé par celui qui parle, lorsqu’enfant, chaque soir, arrivait l’instant tant redouté où il devait quitter sa mère, au moment du coucher. Tristesse, angoisse, colère et révolte sont convoquées pour dire le gouffre de solitude craint par l’enfant une fois séparé de sa mère. La description plaintive et précise se déploie en longueur jusqu’au moment où le récit se voit subitement ramassé dans un seul fragment : « Et il me fallut partir sans viatique [ici, le baiser maternel] ; il me fallut monter chaque marche de l’escalier […]. Cet escalier détesté où je m’engageais toujours si tristement, exhalait une odeur de vernis qui avait en quelque sorte absorbé, fixé, cette sorte particulière de chagrin que je ressentais chaque soir, et la rendait peut-être plus cruelle encore pour ma sensibilité parce que, sous cette forme olfactive, mon intelligence n’en pouvait plus prendre sa part.[4] »
L’expérience de l’angoisse infantile dont il est ici question se cristallise tout à coup, non seulement par la phrase écrite, mais surtout dans la trace sensorielle qu’elle véhicule : ce chagrin – fixé à jamais dans l’odeur du vernis de l’escalier qui le séparait de sa mère – est l’empreinte intime d’un certain désordre, et peut-être même la source de l’œuvre de Proust.


[1] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 558.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 158.
[3] Proust M., Du côté de chez Swann, Paris, Gallimard, 1988, p. 3.
[4] Ibid., p. 27.