Le goût de vivre

Damien Guyonnet

Qu’est-ce que l’appétit de vivre ? Qu’est-ce que le dégoût de vivre ? À quels signes discrets se repèrent-ils ? Sont-ils permanents ou discontinus ? S’éprouvent-ils, s’énoncent-ils ou se prouvent-ils ? Par ailleurs, qu’est-ce que le sentiment de plaisir ou de peine ? Il s’agira ici de nous intéresser au sel et à la saveur de la vie en effectuant une plongée dans les profondeurs du goût de vivre.

Une histoire de goût

Au fait, comment pouvons-nous définir le goût ? Renvoie-t-il à un jugement d’ordre logique, moral ou bien esthétique (Kant) ? Ne relève-t-il pas prioritairement du registre de l’affect ? Quoi qu’il en soit, supposons qu’il résulte d’un choix ou d’une position du sujet convoquant le registre de la jouissance dont la vie est la condition.

Introduisons alors l’objet a, c’est-à-dire le registre pulsionnel. Et puisque ce terme de « goût » entretient de fortes résonances avec la dimension culinaire, mobilisons ici le registre de l’oralité, tout en n’omettant pas le fait que l’objet oral en tant que tel ne se résume pas à l’aliment. Entrent dans cette configuration les bouffeurs de vie, entendons ceux qui la croquent à pleines dents, qui bouillonnent d’énergie, toujours en mouvement.

Si nous associons cet objet à un autre, le regard, nous pourrions appréhender cette autre configuration que Lacan désigne, dans le registre pictural, face au tableau, comme l’« appétit de l’œil chez celui qui regarde[1] » ; paradigme de la mise en jeu d’un plus-de-jouir généralisable (il n’y a pas que celui lié au visuel), repérable dès qu’un sujet énonce : « J’ai un goût pour… »

Si la première configuration convoque le plus souvent un sujet devant vivre intensément sa vie, sans pause, afin de se sentir vivant, la seconde, elle, délivre plutôt une position où entre en jeu le désir, suscitant l’envie et apportant plaisir et apaisement.

La perte de goût

Certains moments de vie peuvent amener un sujet à perdre temporairement la joie de vivre : « Je n’ai plus goût à rien », énonce-t-il alors. Cela peut s’analyser, par exemple, en revenant sur le contexte déclencheur, ses coordonnées, mais aussi et surtout sur les ramifications inconscientes sous-jacentes. Cela se dépasse. La saveur, le sel de la vie réapparaissent alors, la machine désirante redémarre, non sans enseignement pour le sujet concernant son fantasme. Ici, se mesure le fait que le sentiment de la vie n’avait jamais quitté le sujet – à peine a-t-il été un temps anesthésié. Passé ce vacillement durant lequel il a moins éprouvé le goût de vivre, il peut de nouveau en faire usage[2].

La douleur de vivre

Le plus dramatique est lorsque cette perte monte en intensité et s’installe durablement. Ou encore, lorsque cet état est là depuis toujours, constituant pour un sujet « la basse continue de l’existence subjective[3] ». Évoquons ici la douleur de vivre, voisine de celle d’exister. « Le mal de vivre, qu’il faut bien vivre, vaille que vivre », chantait Barbara. Oui, mais comment ? Par quel(s) moyen(s) (re)trouver des éclats de vie, des « éclats du corps vivant[4] » lorsque ce qui prévaut est la mort ? C’est ici que la « clinique du goût » que nous tentons d’esquisser à partir du registre de l’objet a, indissociable du corps, peut s’avérer enseignante. Ne faut-il pas se demander alors comment chacun d’eux, l’objet oral et le regard, auxquels nous ajoutons la voix, peut trouver à être mobilisé, par « petites touches[5] » ? À quelles conditions ? Il s’agira pour le clinicien de repérer et de soutenir ce qui peut (encore) faire « palpiter » le corps – et ce, même si on considère que, dans la psychose, il n’y a pas extraction de l’objet a. Ce serait à problématiser…

Vers la solution…

Supposons qu’un montage pulsionnel puisse s’élaborer, qu’un principe de bord puisse se construire au sein duquel se dégagerait un point où le libidinal s’attache au vivant.

À condition de pouvoir s’énoncer, se dire à un Autre qui accueille et valide ces petits éclats de vie, qui sont alors activés et deviennent opératoires. Dans un premier temps à éclipses – on parle de trouvailles, d’inventions –, ils pourront ensuite s’inscrire dans une configuration solide et permanente – on parlera alors de solution sinthomatique.

Donner le goût de la parole, celle qui relève du bien-dire, n’est-ce pas la voie royale, la plus éthique, pour retrouver le « goût de vivre » ? Nous qui recevons, accompagnons et soutenons au quotidien les sujets en « souffrance du mal vivre[6] », en avons une idée précise.


[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1976, p. 105.
[2] Écho ici à l’argument de Daniel Roy dans lequel il apporte cette belle expression : « faire usage de son goût de vivre », Roy D., « Argument des J56 », Blog des 56es journées de l’ECF, avril 2026, publication en ligne.
[3] Expression de J.-A. Miller pour désigner, depuis une interrogation concernant les troubles de l’humeur, le « désordre provoqué au joint le plus intime du sentiment de la vie », Miller J.-A., in Miller J.-A. (s/dir), Variétés de l’humeur, Paris, Navarin, 2008, p. 74.
[4] Roy D., « Argument des J56 », op. cit.
[5] Ibid.
[6] Alberti C., « Allocution au cocktail d’ouverture du XVe Congrès de l’AMP », ECF-messager, 8 mai 2026.




Lacan et les gadgets

Dans les années soixante-dix, Lacan prophétise que le discours de la science va dominer et régir en maître la vie des parlêtres. Ce discours – qui use de petites lettres et formules, c’est-à-dire des mathématiques – agit sur ce qu’il appelle le vrai réel, par opposition au réel du rapport sexuel qui, lui, ne peut pas s’écrire. Les gadgets, explique-t-il alors, constituent l’incarnation même de l’opérativité de la science sur la réalité humaine : l’objet créé remue quelque chose en nous, voire devient dévorant[1]. Quelle anticipation de notre époque, caractérisée par la montée au zénith du gadget addictif, technologique et numérique !

Les gadgets devenus objet a

Notre monde est aujourd’hui peuplé de gadgets en tout genre : du smartphone au satellite, en passant par le futur robot humanoïde. Qu’ils soient sur Terre, bien ancrés dans nos vies, ou gravitant autour de la planète, ils se présentent sous la forme de prouesses technologiques indispensables ou de déchets indestructibles. Désormais, on ne pourrait plus se passer du gadget.

Il est un autre fait admis de tous (ou presque): notre ère des données (la datasphère) est commandée par l’onde et le chiffre. Ceux-ci sont codés ou stimulés (laser, transistor) à une vitesse sans précédent grâce aux apports de l’algèbre linéaire et de la physique quantique. L’hégémonie du discours de la science est à présent totale, d’autant plus depuis le surgissement des intelligences artificielles (IA) génératives. Les gadgets deviennent si sophistiqués qu’ils pénètrent de plus en plus l’intimité, au point d’être «façonnés» pour s’intégrer au corps des parlêtres; la psychiatrie prévoit déjà l’implantation de puces destinées à réguler l’état de la maladie et de l’organisme. Ces «pastilles de savoir», comme les nomme Jacques-Alain Miller dans son texte «Algorithmes de la psychanalyse», sont devenues, dit-il, bien plus objet a que par le passé, «et font bien voir que le symbolique devient de plus en plus réel»[2].

Le gadget et l’Autre qui n’existe pas

Dans son enseignement, Lacan donne aux gadgets les noms de lathouses ou d’objets plus-de-jouir, soulignant ainsi que la fonction utilitaire de ces objets s’efface devant le désir qu’ils causent et, surtout, devant l’excédent de jouissance lié au corps qu’ils génèrent. Ils agissent comme une ventouse dont on ne peut que difficilement se défaire. C’est à ce titre que les gadgets nous dévorent : leur vérité relève de la férocité de la jouissance du corps.

Dans son Séminaire D’un Autre à l’autre, Lacan expose logiquement que le plus-de-jouir ne peut se concevoir que si l’on admet, au préalable, que l’Autre du langage est porteur de la castration, d’un «moins». Un pan crucial de son enseignement se résume ici: le langage négative et mortifie la jouissance ; le sujet ne peut en jouir qu’au travers de «lichettes» et depuis des objets a hors corps – pulsion de mort et pulsion de vie allant de pair.

Or, à notre époque régie par un capitalisme sans limite et par le déclin du Nom-du-Père, l’Autre est devenu inconsistant, voire de plus en plus réel, comme le signale J.-A. Miller dès 1978. Le plus-de-jouir, bien plus dévoilé et débordant, est devenu le premier partenaire de jouissance d’un sujet déboussolé et radicalement seul. L’IA tente d’ailleurs de faire revivre artificiellement l’Autre: un Autre qui vous parlerait continuellement, vous orienterait et tracerait votre route quotidiennement de manière personnalisée.

Les gadgets du XXIe siècle, incarnés par les smartphones, nourrissent, d’un côté, la pulsion (surtout scopique et vocale) et, de l’autre, occupent une fonction homéostasique, pouvant faire office de semblant du Nom-du-Père. Ils proposent un contenu visuel et auditif permanent qui accroche le parlêtre, confronté plus que jamais au trou dans l’Autre et à l’infini de la jouissance. En d’autres termes, les gadgets pourraient s’apparenter de nos jours au phallus: à la fois organe masturbatoire et signifiant qui oriente, bon an mal an, le désir. La vie artificielle et numérique constituerait ainsi une suppléance, voire un symptôme, au désordre contemporain.

Le gadget : nouveau symptôme

Dans «La Troisième», Lacan dit du gadget: «Nous n’arriverons pas vraiment à faire que le gadget ne soit pas un symptôme. Il l’est pour l’instant, tout à fait évidemment.[3]» De fait, l’objet technologique revêt la double face du symptôme. D’une part, il alimente le vivant d’un corps qui se jouit, «au joint le plus intime du sentiment de la vie[4]». D’autre part, il est utilisé pour réguler, voire annuler, cette même jouissance produite – participant au rêve scientiste de l’homme-machine émotionnellement et positivement neutre, digne d’un roman d’Aldous Huxley. Structurellement, le gadget n’arrive pas, à ce jour, à être le répondant exact de la jouissance, bien que la science approche toujours plus de l’objet parfait qui ferait que la réalité ne soit que fantasme. Chez les enfants et les adolescents, l’omniprésence des gadgets, matérialisée par l’exposition intensive aux écrans, fige les sujets dans une solitude inerte, captifs d’un objet, ou engendre a contrario, dès que celui-ci en vient à manquer, une agitation et un désarroi profonds.

Le sentiment de la vie à l’ère des gadgets ne peut s’appréhender que si l’on garde à l’esprit que le discours de la science, instrumentalisé par le capitalisme, fait avant tout le jeu de la pulsion de mort. À l’inverse, la psychanalyse va à l’encontre de toute forme de maîtrise ou de calcul étouffant et mortifère : elle permet à chaque parlêtre de trouver le point le plus vivant de son existence.

[1] Cf. Lacan J., Le Triomphe de la religion, Paris, Seuil, 2005, p. 94.
[2] Miller J.-A., «Algorithmes de la psychanalyse», Ornicar ?, n°16, automne 1978, p. 18.
[3] Lacan J., «La Troisième», in Lacan J., La Troisième & Miller J.-A. Théorie de lalangue, Paris, Navarin, 2021, p. 47.
[4] Lacan J., «D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose», Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 558.




GOÛT DE VIVRE

Qu’est-ce que l’appétit de vivre ou, au contraire, son dégoût ? À quels signes discrets se repèrent-ils ? Sont-ils permanents ou discontinus ? S’éprouvent-ils, s’énoncent-ils ou se prouvent-ils ? Mais au fait, qu’est-ce que le sentiment de plaisir ou de peine ? Cette rubrique accueillera les textes qui s’intéresseront au sel et à la saveur de la vie. À bon goûteur… !

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HEROÏNES ET HEROS

Lacan s’est appuyé sur nombre de personnages mythiques, historiques ou littéraires, dont l’insigne mérite était de montrer mieux que d’autres ce dont il parlait. Ainsi en va-t-il du sentiment de la vie qui, de Sosie, Antigone à Joyce, en passant par Hamlet ou Gide, résulte d’une rencontre plus ou moins difficile, que ce soit celle de l’Autre du destin ou celle de l’objet.
Cette rubrique en proposera une série de portraits. 




LES GADGETS

Les gadgets sont devenus les principaux partenaires du parlêtre. D’un côté, portés par l’intelligence artificielle, ils promettent d’annuler toute forme de désordre en régulant la jouissance. De l’autre, comme l’avait prédit Lacan, ils deviennent eux-mêmes des symptômes dont la clinique contemporaine, de l’adulte et de l’enfant, témoigne jour après jour. Cette rubrique s’attachera à analyser la manière dont ces objets plus-de-jouir addictifs catalysent le sentiment de la vie et la pulsion de mort. 




LES LETTRES

À travers le cinéma, la peinture ou encore la photographie, les textes de la rubrique apporteront par petites touches, ce qui opère dans la rencontre du spectateur avec certaines images lorsqu’elles font vibrer en un point le sentiment de la vie. 

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