Cherchez la norme !

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Judith Butler attribue à Lacan un héritage levistraussien faisant de la différence sexuelle un « transcendantal », condition de possibilité de tout discours sur les genres. Ce transcendantal serait « préalable à une incarnation dans des corps sexués », un idéal que « ceux-ci n’arrivent jamais à rejoindre parfaitement » [1] . Cet arraisonnement du possible ordonnerait la différence des garçons et des filles mais selon J. Butler, cette différence ne serait finalement que construction sociale. Elle considère que les concepts psychanalytiques sont déterminés par une « matrice culturelle » [2] qui assigne des identités de genre, et qu’ils dépendent d’une hégémonie hétérosexuelle. Elle reproche à Lacan son phallogocentrisme supposé qui, reprenant le binaire hommes-femmes, instaurerait un ordre prétendument symbolique. Bref, elle considère que les semblants sont effet de normes instaurées par un rapport de forces politique.

Ainsi affirme-t-elle que « le jeune garçon et la jeune fille, qui entrent dans le drame œdipien avec des buts hétérosexuels incestueux, ont déjà été soumis aux prohibitions normatives qui les “prédisposent” à des directions sexuelles différentes » : « S’identifier à un sexe, c’est se tenir dans une certaine relation vis-à-vis d’une menace imaginaire, imaginaire et puissante, puissante précisément parce qu’elle est imaginaire » [3] , précise-t-elle ; elle ajoute que ces prétendues « prédispositions » résultent d’un « processus visant à effacer les traces de sa propre généalogie » [4] . Cet indicible effacé n’est alors rien d’autre que le « refoulement d’une tendance libidinale originellement homosexuelle », « un investissement homosexuel non contenu » [5] ; dès lors, la distinction lacanienne entre être et avoir le phallus relèverait selon elle d’une imposture qui ne fait que refléter « le pouvoir autonome du sujet/signifiant masculin » [6] . Dans ce schéma dit normatif, l’homosexualité serait « toujours considérée comme la figure de “l’échec” du symbolique » [7].

Aussi bien, les identifications, « cristallisations fantasmatiques » résultantes de l’itération de modèles appartenant aux stéréotypes de genre, n’ont-elles pour les gender studies qu’un statut d’identités socialement définies. J. Butler oblitère simplement le fait que ces identifications n’exonèrent aucun sujet de la castration qui vaut pour tous, hommes et femmes. Si le phallus a chez Lacan une fonction « biface », imaginaire et symbolique, il n’appartient à personne ; en tant que signifiant de la jouissance qu’il fait passer au semblant, il est tiers véritable entre les sexes et non, comme elle le qualifie avec ironie, « divinité inaccessible » [8]. J. Butler veut débusquer ce qui serait élidé dans la théorisation de Lacan : le supposé lien du phallus et du pénis – pénis que Lacan traiterait comme le « Yahvé hébraïque » [9] !

En affirmant que la théorisation de Lacan éliderait le lien du phallus et du pénis, J. Butler accrédite l’idée d’une supposée prévalence de la position masculine, contre laquelle elle se rebelle. Pour Lacan, si la différence entre les sexes est signifiante, « dans le psychisme, il n’y a rien par quoi le sujet puisse se situer comme être de mâle ou être de femelle » [10] .

Ainsi J. Butler réduit-elle le phallus à une fonction imaginaire en le confondant avec le semblant en tant que signifiant. Elle traite par ailleurs le semblant comme une fiction toujours révocable, fiction toujours susceptible de maîtriser toute la jouissance, et veut opérer « de nouvelles mises en circulation » du signifiant phallique. Elle pense donc que le rapport sexuel peut être rétabli par le biais d’un « phallus féminin » dit lesbien qui emprunte toutes les configurations possibles, corporelles, instrumentales, voire verbales, et fait médiation quasi-universelle entre les sexes.

À cet égard, l’Autre de la norme que les gender studies veulent reconfigurer pourrait bien être un Autre bien plus impératif que l’Autre ouvert du symbolique et du phallus élaboré par Lacan comme semblant puis déterminé comme fonction logique répartissant des modes de jouir. Loin d’être une norme régulatrice, c’est un semblant opératoire qui ne prétend pas rendre compte in fine de toute la jouissance, et rend justice au multiple possible des positions sexuées, fût-ce au titre de ce qui s’en échappe.

[1] Laurent É., « Interview », in Marret S. et Le Fustec C. (s/dir.), La fabrique du genre, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2008, p. 331.
[2] Butler J., « Le genre comme performance », Humain, inhumain, Paris, Éditions Amsterdam, 2005, p. 17-18.
[3] Butler J., Ces corps qui comptent : de la matérialité et des limites discursives du sexe, Paris, Éditions Amsterdam, 2018, p. 155.
[4] Butler J., Trouble dans le genre, Le féminisme et la subversion de l’identité, Paris, La Découverte/Poche, 2006, p. 157.
[5] Ibid.
[6] Ibid., p. 128.
[7] Butler J., Ces corps qui comptent, op. cit., p. 171.
[8] Butler J., Trouble dans le genre, op. cit., p. 146.
[9] Ibid., p. 133.
[10] Lacan J., Le Séminaire, livre xi, Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.‑A.Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 186.