«Cinq grands entretiens au champ freudien» – La norme mâle d’une femme est-elle la procréation ?

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Lors du congrès Pipol 10, M.-H. Brousse a indiqué que « longtemps le pouvoir de la femme s’est installé par rapport à sa possibilité d’engendrer la vie » [1]. C’est par cette question qu’une lecture des « Cinq grands entretiens au champ freudien » s’impose pour les prochaines journées de l’ECF.

Jacques-Alain Miller, Alain Grosrichard, Éric Laurent, – et d’autres, – conversent avec notamment Georges Dumézil dans un entretien sur « Des mariages », Georges Duby sur « La passion de la dame » et Jean-Pierre Changeux sur « L’homme neuronal ».

Sexualité et procréation : deux mondes

Dans le premier entretien, Georges Dumézil développe la thèse de la trifonctionnalité de l’organisation de la société (le sacré, la guerre et la production) et indique que la manus, à Rome, « c’est la puissance d’un homme sur une femme » [2]. Ainsi, une femme est donnée par le père à un homme. Non pas comme dans l’expression courante « donner la main de sa fille », qui est une transmission mais comme l’abandon de la manus par un père sur sa fille : « le mari, constatant cette vacance, crée sa propre manus » [3].

Plus loin, J.-A. Miller demande à G. Dumézil s’il peut dire quelque chose du rapport sexuel indo-européen et propose : « cela ne reflète[t-il] pas une dissymétrie fonctionnelle essentielle entre les sexes ? » [4]. Alain Grosrichard poursuit le questionnement en rappelant que G. Dumézil dans Mythe et Épopée [5] fait référence à une héroïne, Clélie. Celle-ci ayant une conduite plus que virile, décide le roi à devenir ami des romains. G. Dumézil répond alors que l’héroïne a une conduite plus brave et habile qu’un guerrier, mais que son statut de jeune femme ne la préparait pas à être plus héroïque que les hommes.

J.-A. Miller, dans cet entretien, interroge le savoir de G. Dumézil sur le rapport entre les sexes dans son propre champ de recherche : l’anthropologie. François Regnault, intervient et souligne que la violence et la fécondité ont partie liée avec la sexualité dans les recherches de l’anthropologue. J.-A. Miller poursuit en indiquant que sexualité et procréation ne peuvent se confondre [6], et demande de quelle fonction pourrait relever le désir.

Le reste de la loi

Avec cet entretien, on prend la mesure du reste qu’il y a toujours dans la création d’une loi, ou d’une société, qui organiserait ce que serait un homme, une femme, et ainsi leur rapport. Ce reste est un réel, un impossible à écrire, dont au moins une figure s’empare pour se faire Autre à cette loi d’organisation des relations entre les sexes (par exemple, Clélie, la guerrière-femme, plus virile que les hommes). Est-ce que les hommes qui créent ces lois, ces organisations ne cherchent pas à endiguer ce qui de la jouissance féminine ne peut se dire ? Placer les femmes et donc le rapport entre les sexes sous la bannière de la procréation, protègerait-il les hommes de la violence qu’ils exercent ?

Dans un autre entretien, Éric Laurent évoque une phrase de Lacan [7] pour interroger Georges Duby : « Peut-on vraiment aborder la répartition du masculin et du féminin à partir des identifications imaginaires de l’homme et de la femme ou des tentatives de fixations des rôles ou statuts de l’homme et de la femme ? » [8]

À chercher la femme, on tombe sur le père plutôt que l’homme (comme dans le cas de l’amour courtois).

Avec Jean-Pierre Changeux, J.-A. Miller propose une définition de l’homme : « l’homme synaptique » [9] qui serait selon lui, une fiction du neurobiologiste. Ce à quoi ce dernier répond « je préférerais parler d’homme neuronal » [10].

Tout discours constitue une norme mâle

Avec L’homme neuronal [11] et ces Cinq grands entretiens, on rejoint le dire de M.-H. Brousse : La femme n’existe pas mais « toute norme mâle sécrète les femmes dont elle a besoin » [12]. En suivant ces Cinq grands entretiens, on peut poursuivre ainsi : tout discours constitue une norme mâle induisant des fictions d’homme et de femme, afin de suppléer l’inexistence d’un savoir sur le rapport entre les sexes.

La marque du signifiant tombe sur le corps et le ségrègue par son ancrage dans la logique discursive. Ainsi, se crée une vérité qui serait la clé de voûte du discours dans lequel se définit un homme, une femme et leur rapport : vérité et savoir que questionnent J.-A. Miller avec Michel Foucault dans le dernier des Cinq grands entretiens. Ainsi, M. Foucault répond à J.-A. Miller sur les mouvements de libération de la femme : « l’objet « sexualité » est en réalité un instrument formé depuis très longtemps, qui a constitué un dispositif d’assujettissement millénaire. […] C’est en effet comme revendication de leur spécificité sexuelle que les mouvements apparaissent […] Pour arriver à quoi ? À une véritable désexualisation, enfin… à un déplacement par rapport à la centration sexuelle du problème […] Ce qu’il y a de créatif et d’intéressant dans les mouvements des femmes, c’est précisément ça » [13].

À parcourir ce livre, il apparaît que l’introduction des sexes dans un discours tend à résoudre l’énigme de la supposition d’inexistence. « Qu’il serait beau d’établir les règles d’organisation des sociétés qui définiraient ce qu’est un homme, une femme », pourrait être le fantasme commun de ces logiques discursives. Mais l’enseignement de la psychanalyse s’appuie plutôt sur l’inexistence du rapport entre les sexes pour en faire le point de traitement du sujet. Face à son exil, il produit un savoir ou plus exactement une bévue [14], qu’aucune vérité ne pourra recouvrir. C’est le chemin de la cure qui permettra à chaque Un de se faire dupe du réel par sa construction logique.

[1] Cf. intervention de M.-H. Brousse à Pipol 10, VIe Congrès Européen de Psychanalyse « Vouloir un enfant ? Désir de famille et clinique des filiations », 3 et 4 juillet 2021, Bruxelles.
[2] Cinq grands entretiens au champ freudien, Foucault. Duby. Dumézil. Changeux. Thom, Paris, Navarin, 2021, p. 15.
[3] Ibid.
[4] Ibid., p. 39.
[5] Dumézil G., Mythe et Épopée, t. I, Paris, Quarto Gallimard, 2021.
[6] Cinq grands entretiens au champ freudien, op. cit., p. 47.
[7] Ibid., p. 113. Cf. Lacan J., « Préface à l’Éveil du printemps », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 563 : « La femme comme version du Père ne se figurerait que de Père-version ».
[8] Cinq grands entretiens au champ freudien, op. cit., p. 114.
[9] Ibid., p. 171.
[10] Ibid., p. 172.
[11] Changeux J.-P., L’homme neuronal, Paris, Hachette, 2012.
[12] Brousse M.-H., « Huit et demi Predator », Fétiches, les vidéos des J51, disponible en ligne, youtube.com.
[13] Cinq grands entretiens au champ freudien, op. cit., p. 201.
[14] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’Insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », 1976-1977, inédit.