Consentir à ne pas savoir, ce qu’on pense, ce qu’on dit

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La pratique de la psychanalyse au XXIe siècle rencontre un obstacle épistémologique nouveau, corrélatif de la croyance dans l’identité. Se définir depuis une identité constituée implique un postulat de départ : je sais qui je suis et je peux le dire. Or, l’expérience de la psychanalyse n’est recevable que s’il y a un consentement du sujet à ne pas savoir qui il est et ce qu’il dit. Ce consentement permet de lâcher les amarres de la parole et de se laisser interpréter par ce qui surgit de l’expérience elle-même. C’est un consentement à ne pas savoir, d’abord ce dont je souffre, ensuite ce que je pense, enfin ce que je dis.

La subjectivité de l’époque, sous l’égide d’un idéal de transparence à soi-même, promeut l’idée d’un Je sais ce que je pense, et du même coup Je sais ce que je dis. Or, « le pas, donc, que fait franchir Freud concernant la fonction de la pensée par rapport au Selbstbewußtsein est celui-ci. Il montre que l’essence du Je sais que je pense n’est rien d’autre que le trop d’accent mis sur le Je sais pour oublier le Je ne sais pas qui est sa réelle origine […] Le Je sais que je pense est fait pour l’écranter d’une façon définitive[1] » affirme déjà Lacan en 1969. C’est dire que la pensée s’exerce comme une pensée censure. Le consentement à l’interprétation est donc un consentement au Je ne sais pas ce que je pense, lequel suppose de franchir ce qui vient faire écran au non-savoir.

Lacan va encore plus loin en 1971 en affirmant que « Je sais ce que je dis, c’est ce que je ne peux pas dire. Ça, c’est la date que marque ceci, qu’il y a Freud, et qu’il a introduit l’inconscient. L’inconscient ne veut rien dire si ça ne veut pas dire ça, que, quoi que je dise, et d’où que je me tienne, même si je me tiens bien, je ne sais pas ce que je dis[2] ». Le consentement à l’interprétation est donc un consentement à la fois au Je ne sais pas ce que je pense et au Je ne sais pas ce que je dis. Ce consentement suppose une forme de dessaisissement de soi, sous l’effet du transfert. Le consentement à l’interprétation, c’est au fond le consentement à lâcher les amarres de la parole et à être entendu au-delà de ce que je dis. C’est aussi à la fin de l’analyse un consentement à l’en deçà de ce que je dis, soit à la dimension de jouissance de mon rapport au signifiant.

L’effet de l’interprétation est donc d’introduire au Je ne sais pas oublié derrière le Je sais. Le maniement de l’énigme permet alors de frayer une voie à ce non-savoir. « L’interprétation […] est souvent établie par énigme. Énigme autant que possible cueillie dans la trame du discours du psychanalysant[3] ». Citer les propos de l’analysant, c’est le renvoyer à ce Je ne sais pas, à cette énigme de sa propre parole. « Si la parole est donnée si librement au psychanalysant […] c’est qu’il lui est reconnu qu’il peut parler comme un maître[4] ». En somme, la citation renvoie à l’analysant une énigme au niveau de son énonciation, là où son énoncé le faisait parler comme un maître, là où son énoncé reposait sur un Je sais ce que je dis.

L’air du temps, en matière de discours sur le sexe, est plutôt hostile à l’interprétation. Tout se passe comme si elle pouvait être reçue comme un refus de reconnaître le réel de la souffrance. Tout se passe comme si la souffrance psychique ne devait pas comporter en elle-même de sens, soit de rapport au désir. L’idée lacanienne selon laquelle « ça parle, et là sans doute où l’on s’y attendait le moins, là où ça souffre[5] » n’est pas conforme aux discours dominants sur la souffrance relativement  à l’amour et la vie sexuelle. Cette thèse suppose, en effet, que la souffrance puisse être déchiffrée et donc qu’un sens propre puisse renvoyer à un sens figuré. Cette thèse suppose ainsi de consentir à l’inconscient, car « ce que l’inconscient démontre est […] que la parole est obscurantiste[6] ».

C’est dire que cet obscurantisme de la parole est aussi ce qui m’introduit à l’énigme de ce que je dis. C’est là que gît la possibilité d’entendre autrement ce que je croyais dire, depuis une intention que je pensais claire. L’expérience implique donc de consentir à ce déplacement, selon laquelle ma propre parole me conduit à me rencontrer là où je ne savais pas que j’étais. La posture contemporaine qui dénie à la parole ce noyau d’obscurité exerce donc une censure qui est aussi rejet de l’inconscient.

Peut-on dire alors qu’à la fin de l’analyse, je sais enfin ce que je pense et même ce que je dis ?

Non, et pourtant à la fin de l’analyse, je peux dire quelque chose sur mon symptôme que je ne pouvais pas dire avant. Je peux cerner non pas tant ce que je suis mais depuis quel point ombilical le sens s’est enroulé puis déroulé au cours de cette expérience de parole. Je peux alors assumer d’une façon nouvelle ce qui a fait destin dans mon existence, en apercevant de quoi mon analyse s’est servie pour faire advenir le sens. À l’envers de toute infatuation identitaire, la conclusion de l’analyse me confronte aux limites du sens de l’histoire, et à la façon dont j’ai fait destin des hasards qui m’ont poussée ici et là. Consentir à ne pas savoir ce qu’on pense et ce qu’on dit, ne conduit alors pas tant à s’égarer et à se perdre, pour ne plus se retrouver, qu’à affronter avec lucidité les traces d’un trauma, celui qui, à la fin fait aussi le style d’un être parlant.


[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 274.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2007, p. 44.
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 40.
[4] Ibid., p. 41.
[5] Lacan J., « La chose freudienne ou Sens du retour à Freud en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 413.
[6] Lacan J., « Dissolution », Aux confins du Séminaire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Navarin Editeur, 2021, p. 67.