Dans le vent

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On découvre la formidable histoire de Catalina de Erauso au pied du Mont Urgull à Saint Sébastien.

Un simple écriteau à l’endroit d’un couvent aujourd’hui disparu nous apprend l’incroyable destinée d’une fillette Donostarria de quatre ans que les religieuses accueillent en 1589 : « Elle réussit à s’enfuir quand elle était une adolescente pour s’engager comme soldat, habillée en homme, et s’embarquer vers les Amériques, où elle mena une vie d’aventures extraordinaires qui lui valut le surnom de “ La monja alférez ” (la nonne lieutenant). » [1]

Si certaines figures historiques logent parfaitement les paradoxes de notre époque, alors Catalina de Erauso en est l’évidente illustration. Elle passionne les gender studies qui voient en elle une icône transgenre, une butch heroes [2]qui ne s’est jamais laissé dicter ses choix identitaires et sexuels. La nonne lieutenant, désignée par des signifiants célébrant l’ordre ancien, aime s’ébattre et folâtrer entre les jambes des jeunes femmes [3], s’impose des emplâtres afin de réduire sa poitrine [4] et pourfend ceux qui voudraient la dominer. Est-elle alors vraiment ce précurseur que les « modernes » célèbrent ? Posons plutôt que son identification au mâle habille parfaitement son errance à travers l’Amérique du Sud, elle est un rempart contre ce qui ne cesse pas de la pousser toujours ailleurs. Ses confessions hardies [5] – retranscription dictée sur le galion de son retour en Espagne et narrant ses aventures picaresques connues jusque dans les Indes Orientales – invitent à ces distinctions.

« Dona Catalina, avec la godille, le hausse-col de fer et le pourpoint de buffle aux aiguillettes mal nouées, est, à vrai dire, peu avenante, d’aspect viril et rébarbatif. » [6]

Comment cette noble biscayenne, placée enfant chez les sœurs dominicaines, éduquée en latin se retrouve-t-elle à quinze ans, hors des murs du monastère ? Catalina est sur le point d’achever son noviciat lorsqu’elle se fait maltraiter par une nonne professe : « Elle était robuste et moi fillette ; elle me rudoya manuellement et je le ressentis. » [7] D’un tempérament impulsif (on la surnomme « le faucon »), elle s’enfuit peu après. Le coup n’est pas prémédité : « Je quittai le chœur, […] je sortis, ouvrant et refermant les portes. À la dernière qui était celle de dehors, j’ôtai mon scapulaire et me lançai dans la rue, sans l’avoir jamais vue ni savoir de quel côté tirer ni où aller. […] Ne sachant que faire de mon habit, je le laissai là. Je me coupai les cheveux et les jetai. » [8]

Le parcours heurté de Catalina est désormais lancé.

Son habit d’homme lui permet de se déplacer dans le monde. Le XVIIe siècle naissant ne permet pas à une femme une telle émancipation. Elle emprunte des patronymes masculins, se comporte comme tel et endosse parfaitement les codes virils, vérifiant que « Il suffit que je pense que […] “je suis un homme” pour en être un […]. Ce qui assigne la place sexuelle est une conviction ou une certitude et dépend non de l’Autre mais de l’ego. » [9]

Elle fait résolument sien les standards de la norme mâle de son époque à un point tel qu’on peut se demander s’il s’agit encore de semblants. De nombreuses altercations aux motifs souvent futiles – qui la donnent au départ insultée ou défiée, victime d’un Autre qui lui tombe dessus – dégénèrent en meurtre. Cet échange avec un italien rencontré à Gênes en témoigne : « Vous êtes Espagnol ? (…) J’en conclus que vous devez être glorieux, car pour arrogants, les Espagnols le sont, bien qu’ils n’aient pas autant de poigne qu’ils s’en vantent. – Moi, je les vois en tout très excellents mâles, répliquai-je. […] Nous mimes les épées au clair et commençâmes à ferrailler. » [10]

Au fil de son récit, de Bilbao à Carthagène des Indes, de Lima à Cuzco, Catalina se bat, conquiert des titres, gagne la confiance de gens fortunés, défie, tue, s’échappe. Cette fuite en avant, qui la propulse dans des aventures invraisemblables, où l’insulte et l’affrontement rivalisent avec la désolation et la perte, comporte de toute évidence un au-delà de la jouissance phallique. On pourrait croire que chacun de ses pas célèbre la norme mâle mais en définitive, ce que son incroyable périple à travers le continent sud-américain révèle, c’est la trajectoire d’un Un-tout-seul, la mise en abîme d’une extrême liberté enfermée dans les prisons de la jouissance.

Ses mémoires sont écrites dans un style qui lui ressemble : direct, sans fioriture, qui ne se perd jamais dans les méandres de la subjectivité. Elle n’y fait mention que de ses heurts, bons ou mauvais, comme si seule la frappe ne pouvait s’inscrire ou faire histoire. Pour autant, elle capture en une formule saisissante, la jouissance qui la cheville au corps : « [Je] levai le pied sans savoir que faire ni où aller, sinon me laisser emporter au vent comme une plume. » [11]

Habillée du phallus imaginaire – le pape Urbain VIII l’autorisera officiellement à se vêtir en homme – elle va à travers le monde. À la lire, une question demeure : ce phénomène de pousse-à-l’homme [12] répond-t-il à l’exigence de la mascarade virile ou bien s’impose-t-il comme défense contre ce qui pourrait précipiter dans le trou du féminin ? [13]  

[1] Plaque explicative que l’on trouve à « Saint Sébastian l’Antiguo » en lieu et place du grand couvent des sœurs dominicaines qui s’y établirent au XVIe siècle.
[2] https://llilasbensonmagazine.org/tag/catalina-de-erauso/
[3] https://fr.wikisource.org/wiki/La_Nonne_Alferez p. 15.
[4] Ibid., p. 2.
[5] Ibid., p. 1.
[6] Ibid., p. 2.
[7] Ibid., p. 4.
[8] Ibid., p. 5.
[9] Brousse M.-H., « La moitié de LOM », La Cause du désir, n° 95, avril 2017, p. 45.
[10] Op. cit., p. 65.
[11] Ibid., p. 7.
[12] Cf., Miller J.-A., « L’orientation de la cure. Donc. La logique de la cure », enseignement prononcé au département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 29 juin 1994, inédit.
[13] Pfauwadel A., « Virilités plurielles », La Cause du désir, n° 95, avril 2017, p. 6.