D’apparence

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Domination, ce mot, son évocation seule, renvoie à la norme mâle avec, comme c’est souligné dans l’argument des Journées 51, son équivoque avec le « normal ». Cette idée qui laisserait à penser que cela irait de soi, qu’il n’y aurait là que rien de très « naturel », est fortement contestée et les arêtes restent vives, bien que les discours se fassent toujours plus policés. Probablement faut-il aller au-delà de ce qui se donne à voir, de l’indiscernable, là où le discours du maître proteste de s’être révisé, adossé à ce que, de partout, on en confirmerait le déclin.
La domination, qu’elle soit action ou fait, consiste à postuler un ascendant dans divers domaines : physique, psychologique, spirituel, économique, territorial. Mais c’est, avant tout, dans le rapport entre des personnes que s’entend ce mot ; au point que l’emprise qui peut exister dans ce lien n’en vienne à marquer une partition entre les hommes et les femmes.
C’est ainsi que nous entrerons dans cet enjeu par le biais de l’ouvrage de Pierre Bourdieu, La domination masculine bien que, nous y viendrons, ce n’est pas le seul modèle de domination. Pour autant, cette version est là, massive, ancrée, toujours à débusquer, à déloger. Lacan a eu beau épingler le « déclin social de l’imago paternelle » [1] , dès 1938, l’enracinement est profond. Bourdieu relève que le propre de ceux qui se situent du côté des dominants, c’est de forcer les autres à « reconnaître leur manière d’être particulière comme universelle » [2]. Ce serait là une « autorité naturelle », marque implicite d’une supposée virilité, séquelle de la libido dominandi dans laquelle ils furent élevés ! La famille est pour P. Bourdieu le lieu où se reproduit cette domination, à partir d’une vision masculine : « c’est dans la famille que s’impose l’expérience précoce de la division sexuelle du travail et de la représentation légitime de cette division, garantie par le droit et inscrite dans le langage » [3].

Des lézardes dans la norme mâle

Une brèche s’est produite dans l’ordre symbolique qui, précise Jacques-Alain Miller, « est mangé aux mites » [4]. Le constat est là, d’évidence, dans les domaines où prévalaient les discours dominants et où la norme mâle disait la place de chacun en préservant prioritairement et jalousement celle de celui qui dirige. Autrement dit, celle de celui qui fait accroire qu’il a vissé au corps l’attribut phallique qui le justifierait. Le nouveau, c’est que les hommes n’ont pas pu empêcher que les femmes ne s’emparent du signifiant-maître alors qu’ils avaient, par excès de prétention à penser qu’ils étaient indéboulonnables, fait semblant de le leur laisser. J.-A. Miller souligne que, dans les quadripodes lacaniens, le signifiant-maître et le semblant sont à la même place – en haut et à gauche – et que les femmes ont une certaine affinité avec les semblants [5]. Donc, cette place leur convient parfaitement et, avec ce signifiant‑maître qu’elles manient comme un semblant, elles occupent des places autrefois dévolues aux hommes. D’ailleurs, il n’est plus – ou presque plus – de profession qui ne puisse être envisagée par une femme et si elles y mettent le pied, la porte ne se referme pas, elles s’installent et y ont font leur place où elles excellent. Ni plus, ni moins, il n’y a plus de métier d’homme, il y a des métiers. Mais, sociologiquement, on constate que plus les femmes investissent un métier et moins il semble attirer les hommes ! Cela veut-il dire que quand les femmes investissent une profession, celle-ci est déphallicisée ? Les hommes ne s’intéressent‑ils qu’à la compétition entre eux ? Se sentent-ils par avance distancés ? Sont-ils inhibés d’avoir à se mesurer avec une femme ? De fait, se mesurer, c’est ouvrir une brèche dans la norme mâle. L’homme « parade » [6] n’affichant alors rien d’autre que ce que Lacan relève de la « présence de quelque imposture » [7] et que la rivalité phallique accentue au point qu’il pourrait prétendre être là où serait « la place d’un autre » [8], tout aussi bien, d’une autre.

Se conformer à la modernité

Au XXIe siècle, comment un homme doit-il se situer par rapport à une femme ? En privilégiant la recherche d’une complicité, à partir du féminin ? Au contraire doit-il, peut-il, soutenir une position plus assurée du côté « viril » ? C’est qu’aujourd’hui, l’une comme l’autre de ces deux postures, peuvent être contestées, par les femmes elles-mêmes.
Dans une société qui récuse chaque fois plus la domination masculine, l’homme, séparé de ses attributs phalliques dévalorisés, renoncerait à assumer la part pulsionnelle qui est en lui et, ceci, d’autant plus qu’elle peut contenir son lot de honte quand on insiste à la faire valoir dans une dimension asociale. Le mâle serait à contre-courant de son temps.
D’un autre côté, pour un homme, renoncer à une position masculine, à soutenir les insignes phalliques, ne fait pas de lui quelqu’un qui s’approche du pas-tout. Il peut toujours essayer d’obtenir des femmes, d’une femme, qu’elles lui donnent quelque chose qu’il leur suppose et qui soit bien à elles : un en plus de pas-tout. Cependant, ce pas-tout, même de concerner aussi bien les femmes que les hommes, n’en fait pas un ordre – comme l’ordre phallique – par rapport auquel s’orienter.
À l’homme qui se conformera à l’air du temps, il lui sera renvoyé que, comme tous les hommes, il se contente de se rendre à « l’objection de conscience » [9]. Alors, il peut être tenté d’avoir une relation de « raison » [10] avec une femme par un échange où, de principe, il ne se présenterait pas sous un angle masculin. Son erreur c’est que, justement, sur le point où il cède, sur ce qu’il voudrait raisonnable, cela déclenche le pire là où il pense la raisonner. Au fond, une femme ne s’y trompe pas quand celui qui s’adresse ainsi à elle ne se présente pas comme limite possible, mais avec une demande de négociation. La jouissance ne se négocie pas, ça se limite. Certes, mais comment faire quand les diverses positions subjectives, masculines comme féminines, sont en relation avec une jouissance qui n’a plus la mesure phallique [11] ?

La tentation de l’amour

Reprenons avec Bourdieu qui, dans son Post-scriptum, se demande si l’amour n’est pas une exception, « la seule, mais de première grandeur, à la loi de la domination masculine » [12]. Il parle d’une sorte de « trêve miraculeuse », évoquant Ève la tentatrice, Omphale la dominatrice, Circé l’ensorceleuse, pour mettre en relief « l’emprise mystérieuse de l’amour qui peut s’exercer sur les hommes » [13].
L’amour est la réponse la plus sûre à faire bouchon à la castration, au rapport sexuel qu’il n’y a pas. On demande de l’amour et même, aujourd’hui, du polyamour. Pour la jouissance, il serait possible de faire autrement, l’orientation allant toujours davantage vers des modes de jouir qui impliquent moins la mise en jeu des corps. Un en-deçà même de la « répartition simple » que souligne Lacan pour parler métaphoriquement de la « technique » apparentée à celle du serrurier avec « l’appellation de “pièce mâle” ou de “pièce femelle”. Cette répartition simple constituant le pacte, inaugural, par où la subjectivité s’engendrerait comme telle : mâle ou femelle » [14].
Le pulsionnel pousse sous le voile de l’amour, mais ne perce pas. La tentation serait, tout de même, de se retrouver dans l’espace de l’étreinte dont la compacité recouvrirait tout sauf que, si la femme y est, c’est comme pas toute. « Rien de plus compact qu’une faille » [15], c’est le ratage assuré. Le surmoi pousse à l’impératif jouis en même temps que, dans cette course, se vérifie l’impossibilité de rejoindre sa surmoitié [16]. Lacan rappelle que Jones décrivait le lien de Freud à son épouse comme uxorieux [17] ; retour de l’énigme sur laquelle il a toujours buté : « Que veut une femme ? »
La difficulté majeure avec l’amour, c’est la profonde ignorance des règles du jeu que l’on joue [18]. L’amour vient recouvrir le non-rapport et, comme l’indique Lacan, ce à quoi « les corps tendent, c’est à se nouer » et ils n’y arrivent jamais [19]. Ce qui se répète, c’est le ratage de l’amour. Ce n’est pas là une condamnation définitive mais, précise Lacan, s’il n’est pas sûr qu’un autre amour arrive, on peut l’envisager. Par exemple de ce qu’il en serait d’un amour civilisé [20]. Mais, c’est une autre question…

[1] Lacan J., « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 60.
[2] Bourdieu P., La domination masculine, Paris, Seuil, Points/Essais, 1998, p. 89.
[3] Ibid., p. 11.
[4] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Les us du laps », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 26 janvier 2000, inédit.
[5] Ibid.
[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2007, p. 32.
[7] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 223.
[8] Ibid., p. 224.
[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 13.
[10] Ibid., p. 20. Cf. Rimbaud A., À une raison.
[11] Cf., Laurent É., « Positions féminines de l’être », cours 1992-93, Quarto, n°90, 2007, p. 28-33.
[12] Bourdieu P., La domination masculine, op. cit., p. 148.
[13] Ibid., p. 149.
[14] Cf., Lacan J. Le Séminaire, livre XIV, « La logique du fantasme », leçon du 10 mai 1967, inédit.
[15] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 14.
[16] Lacan J., « L’Étourdit », Autres écrits, op. cit., p. 468.
[17] Lacan J. Le Séminaire, livre XIV, « La logique du fantasme », op. cit.
[18] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 12 mars 1974, inédit.
[19] Ibid.
[20] Ibid.