De la norme-mâle à machirulo

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« L’éternel malentendu qui nous obligeait à une conversation infinie, laisse place à une terreur langagière. » Ce sont les mots de Camilo Ramirez dans son texte du Blog J51.

Haine – Discorde

À l’intérieur de cette terreur, une dissymétrie dans le langage.
Elles, parlent de machirulos.
Eux, parlent de féminazis.
« J’ai dit que ce qui stigmatise ce rapport, d’être profondément subverti dans le langage, est très précisément ceci, qu’il n’y a plus de moyen – comme cela s’est fait pourtant, mais dans une dimension qui me paraît être de mirage – qu’il s’écrive en termes d’essence mâle et d’essence femelle. » [1]

Et voilà que l’Autre est vraiment Autre. Au minimum, ils se disputent.


Machirulo et féminazi

Voici donc, deux expressions bien propres de notre contemporanéité. Toutes deux très utilisées, mais n’existant pas dans le dictionnaire.
Féminazi est, en effet, assez transparent en français.
Je fais donc une pause, pour essayer de traduire machirulo.

Machirulo est formé par le mot macho (mâle) ; par contre chirulo n’existe pas dans le dictionnaire. Dans chirulo on entend : chulo et pirulo. Chulocool, pirulo en français, sucette. Le chirulo de machirulo fait de lui un pirulo, un moins-que-rien.

L’auteure espagnole Soledad Puértolas a proposé l’inclusion du signifiant machirulo dans le dictionnaire. Il est actuellement en cours d’examen par la Commission de néologismes de l’Académie Royale Espagnole (RAE).
Machirulo est certes un signifiant plutôt sympathique. Un néologisme nouveau et créatif. Il sert à dénoncer certaines attitudes du côté mâle.
Les féministes, mais pas que, se servent de ce signifiant pour situer un homme qui essaye de faire étalage de sa condition de mâle. Celui qui vise à afficher son être mâle, tout en étant bien loin d’en être à la hauteur.
La norme mâle est ainsi trouée par cette invention langagière.
Le terme machirulo remet en question et en même temps disqualifie. Il laisse, sans aucun doute, le mâle bien loin de la norme-mâle et du normal.
Un machirulo n’a rien de sérieux. En effet, le mot ironise la virilité que l’on pourrait atteindre côté mâle. Malgré son intention d’être un mâle alpha, il reste machirulo.

Féminazi : Wikipedia signale que cette expression a été popularisée par l’animateur de radio conservateur Rush Limbaugh. C’est un terme qui est apparu dans les années 1990.
Pour elles, l’affaire est d’un autre ordre. La tonalité est nettement agressive.
On les appelle féminazis. Ceci implique de comparer les féministes avec le nazisme. Ce signifiant féminazi, aussi bien adjectif que nom, sert dans un sens nettement péjoratif. Il attaque le féminisme avec férocité.
Et Lacan l’a dit. La femme : « On la dit-femme, on la diffâme. » [2]

En effet. En même temps qu’on la dit féminazi on la dit-femme en la diffamant. Cette fois-ci, sans blague. Dans le langage et de manière injurieuse, insultante.
On la compare ainsi, avec le pire. Pour la nommer, pas de signifiant. Donc, on dit du mal. C’est infamant.
Dire féminazi n’a aucune symétrie possible avec la connotation ridicule et peu sérieuse de machirulo.
Et Lacan l’a dit, et il l’a répété. J’emprunte donc une de ses allusions à la montée du racisme : « Puisqu’il faut bien tout de même ne pas vous peindre uniquement l’avenir en rose, sachez que ce qui monte, qu’on n’a pas encore vu jusqu’à ses dernières conséquences, et qui, lui, s’enracine dans le corps, dans la fraternité du corps, c’est le racisme.
Vous n’avez pas fini d’en entendre parler. » [3]

Le racisme s’impose. La jouissance de l’autre est soit à la limite du supportable (machirulo) soit carrément insupportable (féminazi).
Malheureusement, les exemples d’actes violents et agressifs frappant des femmes nous envahissent. Sans aucun doute, le racisme se loge tout spécialement sur les corps des femmes.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …Ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 100.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 79.
[3] Ibid., p. 236.