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D’hommestication ?

LOM est de retour, pour une rentrée particulièrement lacanienne ! À l’occasion des 40 ans de la disparition du Dr Lacan, c’est un numéro plus épais qui vous sera livré, et cela tous les mardis, la moisson estivale ayant été généreuse.

Ici, différentes façons de se défendre du réel : en l’absence de recours à un ordre standardisé par la norme mâle, en deçà du nom-du-Père qui la soutient, et des semblants qu’elle facilite ; nous côtoierons le très bas   ̶ de l’animal au végétal   ̶ et le très haut, du côté de la création. En se postant aux abords d’une dimension « infra-individuelle » [1], LOM 12 met en lumière la fonction de la défense, qu’elle soit chêne ou roseau [2]. Qu’elle soit contemplative, réflexive, destructrice, ou créatrice, la défense est ce qui permet de faire avec le réel de la vie : symptômes, suppléances, escabeau ou ras-du-sol, c’est selon…

Stéphane Dauguet au travers d’un conte de Tim Burton, fait surgir la figure de l’animal, ici un chien, qui apparait comme partenaire supplétif au vide laissé par des parents qui ne peuvent incarner des grandes personnes pour leur fils. L’enfant, plein de questions qui ne trouvent pas d’adresse, fait usage de cet objet pour traiter l’effroi qu’il rencontre – notamment la mort. C’est un mythe des temps modernes qui, comme souvent, fait la part belle aux animaux qui y figurent d’indicibles parts de nous-même, sortes de métaphores de la jouissance. En ce sens, « le devenir animal, comme l’indique Jacques-Alain Miller, c’est très gai. Vous devenez animal, [mais] vous gardez beaucoup des propriétés de votre personne […] Vous gardez l’individualité » [3].

Plus difficile de « garder l’individualité » avec le motif de la plante, c’est pourtant jusqu’où Philippe Lacadée nous invite, nous guidant lors d’une promenade botanique jusqu’à « L’humus humain » dont Lacan faisait l’homme même. J.-A. Miller nous indique que cet humus humain « ça se fait tenir par l’assonance de l’expression » et il précise « c’est un degré plus bas que [le] devenir animal. » [4]

Lors de ces déambulations, nous rencontrons des grands noms de la culture, pourtant férus de silence, pour qui la marche semble homogène au  flux incessant des pensées, affine au sans-limite du vivant. Ils ont en commun d’être peu séduits par les régularités de l’ordre social, voire farouchement opposés aux fixités des normes où d’autres ont le goût de s’établir.

La solution Saint Laurent présentée  dans ce volume par Isabelle Magne est plutôt escabeau que ras-du-sol, le grand couturier tisse ses nœuds en inscrivant son trait subversif sur le papier ; très peu à son aise avec les semblants sociaux ; il excelle pourtant par la nouveauté qu’il fait surgir dans son époque :  lui ne se rêve pas tant marcheur à L’ombre des forêts [5] mais vibre quand il imagine son nom «  en lettre de feu sur les champs Elysées »… Chacun ici témoigne, de bas en haut et vice et versa, de ce qu’une défense contre le réel qui ne se laisse  pas réduire par « ce bouillonnement de médiocrité dans ce monde épris de perfectionnement matériel » [6], ça porte à conséquence, au-delà même de l’individualité et… du prêt-à-porter !

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Un effort de poésie », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 13 novembre 2002, inédit.
[2] Miller J.-A., La psychose ordinaire, Paris, Agalma, Seuil, 1999, p. 275.
[3] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Un effort de poésie », Op. Cit.
[4] Ibid.
[5] Hommage à Jean-Pierre Martinet, L’ombre des forêts, Paris, La petite vermillon, 2008
[6] Baudelaire C., cité par Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Un effort de poésie », Op. Cit.