L’escabeau, à l’origine un simple siège, sans bras ni dossier, avait une fonction d’assise, de tabouret. Puis des marches se sont rajoutées et le siège s’est élevé, donnant à son utilisateur plus de hauteur, pour notamment saisir un objet autrement hors de sa portée, ou pour mieux voir. Ou pourquoi pas encore, pour se montrer.
Lacan emploie le terme d’escabeau en 1975 dans « Joyce le Symptôme1 ». Dans le Séminaire XXIII qui suit, il montre la fonction d’« ego correcteur2 » pour Joyce qui se fait un nom par une écriture qui désarticule la langue anglaise et brise le signifiant, laissant saillir la lettre hors sens et vibrer l’énigme. L’imaginaire, qui chez Joyce est dénoué, se renoue, par l’ego, au symbolique et au réel. C’est le raboutage de l’ego. Joyce se fait ainsi un symptôme. Comment cela se noue-t-il à l’escabeau ? « Joyce a fait du symptôme même, en tant que hors sens, en tant qu’inintelligible, l’escabeau de son art3 », dit Jacques-Alain Miller.
Escaboter art-gueilleusement
Le terme d’escabeau donne lieu sous la plume de Lacan à une variation d’écritures : hissecroisbeau, hessecabeau, jusqu’à « S.K.beau4 » au joint de la lettre et du beau. L’escabeau est ce sur quoi LOM se hisse pour se faire beau5. Lacan joue encore de la phonétique en écrivant « eaubscène6 »: l’escabeau est la scène sur laquelle un corps se fait beau. Joyce « est le premier à savoir bien escaboter pour avoir porté l’escabeau au degré de consistance logique où il le maintient, art-gueilleusement7 ».
Comment cela opère-t-il chez Joyce, pour qui l’idée de soi comme corps ne tient pas ? Lacan relate l’épisode de la râclée qu’avaient infligée au jeune Joyce des camarades après l’avoir attaché à une barrière. Il s’était laissé faire et n’avait rien éprouvé. Sur le coup, l’affect avait fait défaut. Il avait ensuite rapporté que « toute l’affaire [s’était] évacuée comme une pelure », terme par lequel, dit Lacan, il « métaphorise son rapport à son corps »8 – un rapport qui se caractérise d’être lâche. Aussi, l’écriture de l’ego permet à l’écrivain de renouer l’imaginaire aux ronds du réel et du symbolique. Joyce s’en fait un nom. Son nom, devenu nom d’auteur, devra survivre. Il se targuera à l’occasion de donner du travail aux universitaires pour quelques siècles, leur laissant la charge de produire un savoir. Le nouage n’est certes pas standard, il porte la marque de l’erreur du nœud : la littérature de Joyce est désabonnée de l’inconscient9, elle ne sollicite pas du lecteur la dimension de l’imaginaire.
Une opération ascensionnelle
Dans sa « Notice de fil en aiguille » faisant suite au Séminaire XXIII, J.-A. Miller fait équivaloir la sublimation et l’escabeau : « Le moyen élévatoire de la sublimation comme opération ascensionnelle était souvent nommé par Lacan du terme hégélien bien connu d’Aufhebung. Il lui donne dans son écrit “Joyce le Symptôme” le nom plus expressif d’“escabeau”. […] L’escabeau met l’accent sur le corps10 ». La sublimation était l’élévation de l’objet à la dignité de la Chose. Au temps du parlêtre, l’escabeau relève aussi de l’ascension, mais en impliquant le corps et sa mise en avant, le narcissisme donc. Le parlêtre, escabotant, se maintient « art-gueilleusement » sur la scène. C’est tout un art que de se faire un escabeau. Un tel montage emporte orgueil, amour-propre et satisfaction. D’où la valeur de consistance de l’escabeau. Mais il y a aussi de la jouissance hors sens, car le corps est impliqué, et un corps vivant, cela se jouit. Voilà qui touche au vivant du corps.
L’escabeau, un traitement
Cette rubrique accueillera des travaux qui montreront comment des parlêtres parviennent à se fabriquer un escabeau leur permettant de traiter un désordre au joint du sentiment de la vie. En quoi un escabeau peut-il conférer un plus-de-vie au parlêtre, en opérant là où vacille le rapport au corps propre, où défaille l’image spéculaire, où la tenue phallique s’avère lâche et où le corps, désaffecté, menace de s’en aller comme une pelure?
L’S.K.beau implique le corps dans ses trois dimensions, image du corps, corps jouissant, corps pris dans le signifiant. Ça donne une tenue. Il y a des escabeaux qui nous parlent et nous regardent : Duchamp pour la peinture, Schönberg pour la musique, Joyce pour les Lettres, souligne J.-A. Miller11. Il y a des escabeaux plus modestes. Quelques marches à peine peuvent suffire, si c’est noué au sinthome. L’escabeau, alors, peut vivifier un parlêtre.
1 Lacan J., « Joyce le Symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 565-570.
2 Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 152.
3 Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, n°88, octobre 2014, p. 111.
4 Lacan J., « Joyce le Symptôme », op. cit., p. 565.
5 Cf. Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », op. cit., p. 110.
6 Lacan J., « Joyce le Symptôme », op. cit., p. 565.
7 Ibid., p. 569.
8 Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, op. cit., p. 148-149.
9 Cf. ibid., p. 166.
10 Ibid., p. 209.
11 Cf. Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », op. cit., p. 111.
