Euphoria, entre extase et overdose 

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Qu’on devienne accros ou pas à ces ados qui dérangent, les critiques n’en sont pas moins unanimes concernant Euphoria[1] : « Cette série, c’est un peu comme prendre de la drogue » ; elle nous « laisse entre extase et overdose ». Son objet n’est ni le bien-être ni le principe de plaisir. Voyons dès lors comment elle met en scène des parlêtres en prise directe avec la jouissance en nous faisant entrevoir une des conséquences du « Je suis ce je dis » du sujet contemporain, lorsque l’inconscient ne fait plus rempart… 

Lorsqu’il est question de sexe, c’est cru, voire violent ou glauque. Lorsqu’il est question de drogue, c’est la descente aux enfers, en premier lieu pour Rue (sublime Zendaya !), personnage central de la série accroc aux pilules et aux drogues dures, si bien que lorsqu’elle décroche enfin ce n’est que pour mieux replonger ensuite, encore et toujours davantage. Et puis tout va très vite chez ces ados surexcités qui jouissent à tire-larigot, trouvant « dans une seconde l’infini de la jouissance » (Baudelaire).

On l’aura compris, adolescence et modernité riment ici avec la montée au zénith social de la jouissance…. sans limite, au-delà de toute barrière. Toxicomanie et manie, voici deux modes de jouissance illimitée ici privilégiés, depuis lesquels notre concept de l’inconscient et celui de sujet, les deux pouvant s’équivaloir, semble, sinon désuet du moins non opératoire.

Pour la toxicomanie, rappelons l’indication de Lacan en 1975 qui fait de la drogue « ce qui permet de rompre le mariage avec le petit-pipi[2] », autrement dit, exit la jouissance phallique. L’une des premières conséquences de ce divorce d’avec le phallus est le « désordre provoqué au joint intime du sentiment de la vie chez le sujet[3] » (disjonction jouissance/vie). Ajoutons qu’ici s’illustre parfaitement l’échec de la « séparation » lacanienne (celle du couple aliénation-séparation) laquelle, lorsqu’elle opère (temps 2) fait que la pulsion, via l’objet petit a comme unité de jouissance limitée et localisée, répond au refoulement[4] (temps 1 de l’aliénation). Quand il y a échec, la pulsion fait retour dans le réel, elle ne peut s’insérer dans le symbolique, autrement dit dans l’inconscient.

Pour la manie, Lacan en 1973 évoque à son propos un « retour dans le réel de ce qui est rejeté, du langage[5] », autrement dit du symbolique, c’est-à-dire de l’inconscient ; nous y revoilà ! Il conclut ainsi : « c’est l’excitation maniaque par quoi ce retour se fait mortel[6] ». La jouissance qui se libère a donc partie liée avec la mort, là encore. Et rappelons enfin que Lacan en 1963 souligne que dans la manie « c’est la non-fonction de a qui est en cause[7] », la non-fonction de sa perte, laquelle leste, arrime, et pose une limite via son substitut (la petite unité, là encore…)

Ainsi ces deux paradigmes qu’Euphoria convoque abordent la jouissance comme pure positivité. Et depuis cette perspective, la petite machinerie du temps de l’inconscient de papa, du temps où l’on croyait encore un peu au père – loi, castration, manque et désir –, semble bien insuffisante pour rendre compte et traiter le réel de la jouissance en jeu. Demeure alors essentielle la question de savoir ce qui peut encore faire fonction de négation, autrement dit de boussole et de régulation pacifiante de la jouissance. Entre extase et overdose, une autre voie plus satisfaisante reste à inventer pour ce sujet contemporain, en s’orientant peut-être du cogito lacanien qui lui s’énonce ainsi : « je suis donc se jouit[8] ».


[1] Série américaine (librement adaptée d’une série israélienne) produite par HBO et réalisée par Sam Levinson dont la 1ère saison a été diffusée en 2019 et la seconde en début d’année 2022.
[2] Lacan J., « Journées des cartels de l’École freudienne de Paris », Lettre de l’École freudienne, n°18, 1976, p. 263-70.
[3] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 558.
[4] Sur ce point, cf. Miller J.-A., & al.,« Conversation sur les embrouilles du corps », Ornicar ?, n° 50, 2002, p. 239-40.
[5] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2011, p. 526.
[6] Ibid.
[7] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2001, p. 388.
[8] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 6 mai 2009, inédit.