Évanouissements

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La deuxième partie du Séminaire, livre VIII, Le transfert [1] de Jacques Lacan, porte comme titre « L’objet du désir et la dialectique de la castration ». Dans les trois derniers chapitres de cette partie (XVI-XVIII), Lacan s’exerce à préciser l’articulation du phallus et de la castration en tant que principes moteurs du désir du sujet, afin d’en déduire la place de l’analyste dans le transfert.

Pour illustrer ses propos, il se réfère à un tableau de Zucchi, peintre maniériste du XVIe siècle, qui se trouve à la Galerie Borghèse de Rome : Psiche sorprende Amore. Cette toile représente une scène de l’histoire de Psyché et Éros racontée par Apulée dans ses Métamorphoses au IIe siècle. Voici en substance ce dont il s’agit : Psyché – l’âme – est une belle femme qui a un amant nocturne, Éros – le désir – lui procure une jouissance parfaite. Cette jouissance est cependant sujette à une condition : Psyché ne doit jamais chercher à voir son amant. Son irrépressible curiosité finit néanmoins par l’emporter et elle transgresse un jour l’interdiction en éclairant Éros endormi avec une lampe. Or, comme elle renverse une goutte d’huile sur son amant, celui-ci se réveille et disparaît sans que Psyché ne puisse jamais le retrouver. L’envie de savoir de Psyché – la marque du signifiant – a gâché sa jouissance infinie : elle en devient sujet de la castration.

Au-delà du mythe, Lacan porte son attention sur un grand vase de fleurs peint par l’artiste au centre de la toile, qui vient voiler l’organe génital d’Éros. Le style figuratif du maniérisme vise à produire un masque derrière lequel la forme réelle s’évanouit, explique Lacan. Il suggère ensuite une équivalence entre la manœuvre du peintre et la fonction que le phallus comme signifiant occupe dans le complexe de castration, à savoir indexer et en même temps voiler une absence.

Animée par son désir de savoir sur la jouissance, Psyché a soulevé le voile en supprimant ainsi les conditions de la satisfaction de cette même jouissance, qui va se trouver négativée par le signifiant. Aussi ce n’est pas l’organe d’Éros que Psyché perçoit sous la lumière mais plutôt une discordance, dit Lacan. De même, la présence des fleurs au premier plan de l’image ne voile pas l’organe phallique, mais une présence absente.

Le commentaire de Lacan vise à mettre en évidence qu’il n’y a pas de sexualité sans signifiant et que l’organe phallique lui-même ne peut donc opérer dans la sexualité qu’à condition d’être transformé en signifiant. Il y a primauté du phallus signifiant sur l’organe génital.

Lacan apporte néanmoins une distinction supplémentaire dans ces chapitres concernant le statut théorique du phallus, à savoir φ et Φ.

« Le petit phi (φ) désigne le phallus imaginaire en tant qu’intéressé concrètement dans l’économie psychique au niveau du complexe de castration » [2]. C’est l’organe dévissable du petit Hans, et la possibilité qu’il comporte un trou dans l’image du corps.

Quant à grand phi Φ, c’est le « symbole à la place où se produit le manque du signifiant » [3], qui opère donc comme condition préalable à toute occurrence possible de petit phi φ.

Nous pourrions tenter de synthétiser cette distinction en disant que grand phi Φ est la présence d’une absence dans l’ordre symbolique, tandis que petit phi φ est l’absence d’une présence dans le registre imaginaire.

Le mathème Φ constitue la dernière version du phallus proposée par Lacan dans son premier enseignement, qui est, tel que Jacques-Alain Miller nous a appris à le lire, organisé par la primauté de l’ordre symbolique.

Deux ans plus tard, Lacan dans son Séminaire, livre X, L’angoisse [4] développe le statut de l’angoisse non pas comme corrélée au complexe de castration symbolique – lui-même organisé par l’articulation de l’Œdipe et du phallus – mais comme signal du réel d’une jouissance qui fait irruption chez le sujet comme impossible à négativer par le signifiant. Ce changement de perspective opéré par Lacan comporte une substitution qui n’est pas sans conséquences pour le maniement du transfert : l’objet petit a comme cause du désir vient à la place du grand phi Φ comme signifiant du désir. Et le statut du phallus y est intéressé au premier chef : il est désignifiantisé et désimaginarisé [5] pour devenir un pénis réel frappé par la détumescence au moment de la jouissance de l’orgasme.

Ainsi, la castration n’est plus organisée par l’action signifiante du phallus qui vient négativer la jouissance de l’organe. Bien au contraire, c’est la détumescence de l’organe, « l’évanouissement de la fonction phallique à ce niveau où le phallus est attendu pour fonctionner, qui est le principe de l’angoisse de castration » [6].

Concluons en disant que si la norme mâle s’appuie sur l’articulation entre le Nom-du-Père et le phallus, nous pouvons penser que le commentaire de Lacan sur l’évanouissement dans le Séminaire L’angoisse constitue une interprétation qui annonce leur déclin. Ce déclin n’est pas une revendication idéologique, mais bien le constat que Lacan tire des effets qu’opèrent sur le réel de la clinique les transformations sociales contemporaines.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, texte édité par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991.
[2] Ibid., p. 278.
[3] Ibid.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, texte édité par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004.
[5] Miller J.-A., « Introduction à la lecture du Séminaire de L’angoisse », La Cause freudienne, no58, 2004, p. 81.
[6] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, op cit., p. 300.