Faire semblant… pour de vrai

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En inventant le concept de mascarade [1], en 1929, Joan Rivière dévoile les dessous féminins. Lacan commentera à plusieurs reprises ce que la psychanalyste américaine a saisi avec acuité : le jeu de cache-cache avec le phallus, l’affinité profonde du féminin avec l’image, avec le trompe-l’œil, avec les semblants, organisés à partir du phallus, à partir de cette « norme mâle » d’où semble se déduire le penisneid freudien.

Dans un texte-phare sur la question féminine, Marie-Hélène Brousse propose de saisir le concept de mascarade comme « une première approche du “ L̸a femme n’existe pas” » [2]. Elle fait résonner ce dit de Lacan : « C’est pour ce qu’elle n’est pas [qu’une femme] entend être désirée en même temps qu’aimée. » [3]

On peut d’ailleurs trouver un écho supplémentaire à cette proposition de M.-H. Brousse dans cette observation de Lacan en 1958, à propos du désir féminin : « [La] satisfaction [d’une femme] passe par la voie substitutive, tandis que son désir se manifeste sur un plan où il ne peut aboutir qu’à une profonde verwerfung, à une profonde étrangeté ; de son être par rapport à ce en quoi elle se doit de paraître. » [4]

Entre l’image et l’être du sujet, on le savait déjà depuis « Le Stade du miroir », ça ne colle pas. Mais ce que dit Lacan ici, c’est que, du côté des femmes, il y a un gap supplémentaire, lié, entre-autre, à son rapport au désir. Il y a de l’étrangeté dans l’air… le phallus derrière lequel elle court, comme tout un chacun, ne lui est pas si familier qu’il y paraît : elle en mesure sans doute la vacuité puisqu’elle s’échine à le faire exister, là où il n’est pas.

En effet, pour la patiente de J. Rivière, le premier temps d’identification au père, est d’abord là pour recouvrir la privation en faisant semblant de l’avoir, puis il s’agit de s’offrir comme étant le phallus en paraissant privée. C’est donc bien le deuxième temps de cette affaire qui est nommé mascarade féminine par J. Rivière. Ce masque de femme privée, c’est ce qui fait résonner paradoxalement le phallus comme objet du désir. Lacan fait un pas de plus dans cette dialectique entre la femme et le phallus : « La formule très singulière, paradoxale, dans laquelle se résout son rapport au phallus, c’est que, dans l’inconscient, à la fois elle l’est et elle l’a. » [5] Il s’agit donc d’un semblant sur un autre semblant, d’un masque sur un autre masque qui tous deux dissimulent… qu’il n’y a rien.

Le phallus, ajoute Lacan, « s’est introduit dans sa dialectique, dans son évolution, comme un signifiant. De ce fait, elle l’aura toujours, à un certain niveau de son expérience, en moins » [6]. C’est sans doute ce qui donne une certaine souplesse au sujet féminin : un coup elle l’a, un coup elle ne l’a pas, un coup elle l’est, un coup, elle est au-delà. Tout cela s’orchestre sur fond de ce « moins » constitutif : elle sait, dès le départ, dans son corps, que le phallus est un signifiant.

Mais qu’en est-il aujourd’hui ?

Si le phallus a perdu, obviously, une grande part de ses vertus attrape-désir, faut-il encore plier son être à tant de contorsions, juste pour avoir l’air d’avoir ce qu’on n’a pas, tout en veillant à paraître privée ?

Rien n’est moins sûr, car de nouveaux semblants s’invitent sur la scène où paradent les parlêtres. La norme s’éparpille, se fragmente, se reforme en de multiples avatars qui toujours tentent de triompher dans le monde, bien vite remplacés par de nouveaux, toujours plus incisifs.

Nous en sommes bousculés, mais notre pratique de la psychanalyse, notre discipline de la lecture, du travail incessant, partagé, la tension dans laquelle nos lanceurs d’alertes stimulent notre attention à chaque soubresaut, tout cela vaut comme boussole. Ce n’est pas parce que le phallus s’efface qu’on doit perdre le nord.

Nul mépris envers les semblants n’est de mise – les psychanalystes en témoignent – non plus qu’aucune sanctuarisation ne leur est dévolue. Plutôt une attention. Parce que derrière chaque semblant péniblement assemblé par un sujet, comme son bricolage propre, une singularité peut surgir, se détacher, une invention est possible.

[1]. Rivière J., « La féminité comme mascarade », in Hamon M.-C. (s/dir.), Féminité mascarade : études psychanalytiques, Paris, Seuil, 1994, p. 203.
[2] Brousse M.-H., « Le féminin entre fiction, fantasme et silence », La petite Girafe, no5, Paris, p. 48.
[3] Lacan J., « La signification du phallus », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 694.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 350.
[5] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, La Martinière/Le champ freudien éd., 2013, p. 530.
[6] Ibid., p. 529.