Fais-moi mâle

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« Quelle valeur a pour toi mon désir ? question éternelle, qui se pose dans le dialogue des amants. Mais la prétendue valeur, par exemple, du masochisme féminin, comme on s’exprime, il convient de le mettre dans la parenthèse d’une interrogation sérieuse. Elle fait partie de ce dialogue, qu’on peut définir, en bien des points, comme un fantasme masculin. […] Et il est tout à fait frappant de voir que les représentantes de ce sexe dans le cercle analytique, sont tout à fait spécialement disposées à entretenir la créance basale au masochisme féminin». 
Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 175-176.

Lacan n’est pas doux dès lors qu’il parle du prétendu masochisme féminin. Il dénonce un égarement, une « débilité irresponsable » [1]. Les psychanalystes après Freud se sont leurrés, et en particulier certaines femmes psychanalystes de son époque qui ont été dociles à ce fourvoiement. Le bonheur du phallus [2] les a père-dues, elles ont laissé entendre que le masochisme féminin était la norme en contribuant ainsi au mythe d’une prétendue passivité féminine. Lacan ajoute que sur cette question du masochisme féminin il y a « un voile qu’il convient de ne pas soulever trop vite, concernant les intérêts du sexe » [3]. Tout en délicatesse, en nuances donc.

L’illusion virile

Lacan interrompt la chansonnette des post-freudiens avec un postulat sans ambages : le masochisme féminin est un fantasme masculin. La norme mâle se veut rassurante en prétendant trouver un mode d’emploi : elles veulent « être prises », elles ne veulent que « ça ». Ah bon ? Ingénu(e) celle ou celui qui pense savoir mieux qu’elles ce qu’elles veulent. Quel cruel manque d’imagination ! Toutes masochistes serait une façon de traiter l’altérité radicale du féminin. Fantasmer la passivité féminine serait l’illusion virile pour répondre à l’énigme de savoir ce que veut une femme.

Poser la question : qu’est-ce qu’elles veulent ? ouvre au champ du désir. Approcher celle de ce qu’elles savent [4] entrouvre celle de la jouissance. Lacan s’est avancé avec décision au-delà de l’œdipe, au-delà du phallus.

« Fais-moi mal Johnny, Johnny, Johnny. […] Moi, j’aime l’amour qui fait boum ! » [5]. Ces paroles écrites par Boris Vian en 1954 ont été censurées à la radio car jugées trop osées. Et si les femmes demandaient encore ? Et si elles ne se satisfaisaient pas de l’amour qui fait bing et demandaient de l’amour qui fait « boum » ? Plusieurs chanteuses ont mis en scène cette mascarade, donnant voix à d’une demande d’un amour qui « fait zoum ! » [6] Le fantasmer n’est pas le vouloir. Sur ce point, entre boum et zoum, il existe toujours un risque de méprise.

« Quelle valeur a pour toi mon désir ? » [7] La finesse et l’attention sont de rigueur car nous sommes dans les embrouilles du corps à corps.

Corrode-moi

L’affaire n’est pas simple, puisque côté féminin, le fantasme peut se déployer sur le versant de l’illimité. Là, les choses se compliquent. Brigitte Fontaine avec sa plume provocante écrit : « Ratisse-moi, Corrode-moi, Démantèle-moi, Désintègre-moi, Massacre-moi, Écrabouille-moi. Écaille-moi » [8]. Et termine sa prière égrenant plus d’une trentaine d’implorations, plus osées les unes que les autres, en finissant par : « Mais c’est qu’il le ferait la brute ! » [9]

La brute, est une figure du mâle. « Un vrai con en or » [10], dixit Lacan, en parlant du mari de la belle bouchère, puisqu’il faut « qu’elle lui montre qu’elle ne tient pas à ce dont il veut la combler de surcroît. » [11] La brute est le-sans-finesse qui n’a rien pigé ou qui croit avoir tout compris, ce qui est du pareil au même. Gare à celui qui n’a pas saisi combien le jeu du désir cherche à exalter une passion débordante où l’amour est tissé avec le fil de la jouissance.

Souvenons-nous, Lacan souligne les effets « disloquants et sidérateurs de l’activité féminine » [12]. C’est effectivement, tout sauf de la passivité, c’est du pulsionnel : « essouffle-moi, envahis-moi et pille-moi » [13].

Recouvrir l’insondable

La subtilité est de rigueur dans le « dialogue des amants » [14]. Parce qu’il n’y a pas de rapport sexuel, les amants causent, ils n’arrêtent pas de tenter de dire ce qui ne peut se dire. Dans ce dialogue risqué, parade, parure et mascarade sont présentes. Attention à ne pas prendre les choses pour argent comptant. La mascarade sert à « jouer au niveau, non plus imaginaire, mais symbolique » [15].

Aimé et amant : « l’opposition passivité-activité peut rendre compte de beaucoup de choses dans le domaine de l’amour » [16] mais « la référence polaire activité-passivité est là pour dénommer, pour recouvrir, pour métaphoriser ce qui reste d’insondable dans la différence sexuelle » [17].

Parce qu’il n’y a pas de rapport sexuel, il faut une injection de sadomasochisme [18] pour faire consister ce rapport. Une injection implique une introduction sous pression d’une substance, injecter implique donc un certain forçage. Le syntagme « masochisme féminin » est une injection de sens pour mettre la main sur quelque chose d’insaisissable. C’est normaliser par le sens ce quelque chose d’énigmatique qu’il y a dans la jouissance féminine.

Ne pas lever le voile trop vite

Lacan sait combien est risqué de s’aventurer à dire quelque chose sur cette énigme, cette jouissance, sur laquelle la femme « ne souffle mot » [19]. Le risque c’est de dit-femmer en tentant de rendre intelligible ce qui pour elle-même ne l’est pas. Dire un tout petit peu, suffit.

 

[1] Lacan J., « Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 731.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Seuil, 1991, p. 84.
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 176.
[4] Naveau P., « Que sait une femme ? » La Cause du désir, juin 2012, n° 81, p. 27.
[5] Vian B., « Fais-moi mal Johnny ».
[6] Ibid., La version la plus connue est celle de Magali Noël qui a enregistré plusieurs versions.
[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, op. cit., p. 175.
[8] Fontaine B., « Dévaste-moi » @editions Majestic – Jacques Canetti.
[9] Ibid.
[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, op. cit., p. 84.
[11] Ibid.
[12] Lacan J., « Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine », Écrits, op. cit., p. 731.
[13] Fontaine B., « Dévaste-moi » @editions Majestic – Jacques Canetti.
[14] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, op. cit., p. 175.
[15] Ibid.
[16] Ibid.
[17] Ibid.
[18] Ibid.
[19] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J-A. Miller, Paris, Seuil, 1972-1973, p. 56.