Féminin VS Norme mâle. Sur Mode de jouir au féminin

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Le titre de ce livre résonne de façon percutante avec l’actualité s’agissant d’identité de genre. L’ouvrage de Marie-Hélène Brousse nous conduit à saisir qu’en matière de sexe et de jouissance il n’y a d’anatomie ni de genre qui vaille. L’avant-gardisme de Lacan est celui d’avoir forgé ce concept de jouissance en l’extrayant de toute référence à une position sexuelle, pour mieux le lier à la langue : le sexe est un « dire » [1]. Il y est question de « dits hommes », de « dites femmes » c’est-à-dire de corps parlants. La sexualité a à voir avec ce rapport que chacun entretient avec la langue. Lacan avait, en son temps formalisé cette logique de la sexuation dans un tableau revisité de façon inédite ici, à la lumière de trois concepts empruntés à la physique quantique : le vide, les ondes gravitationnelles et le trou noir. Autant de points par lesquels l’auteure donne un souffle nouveau à l’abord du féminin proposé comme une positivité : le vide qu’il y a, côté féminin, fait écho à une écriture qu’il n’y a pas : celle du rapport sexuel.

L’être parlant se place de l’un ou de l’autre côté du tableau en fonction d’une « dit-mension », c’est-à-dire ce qui s’inscrit pour chacun comme parole et s’éprouve dans le corps. À l’heure actuelle, les bouleversements de la civilisation touchent à ce qui se délite de la norme mâle. Ils laissent toujours plus apparaître cette logique du pas tout portant un coup à l’hégémonie du phallus et au Nom-du-Père. La première partie illustre l’intuition lacanienne quant au déclin du Nom-du-Père et à ses effets. L’ère contemporaine n’est plus organisée autour de la nomination garantie autrefois par le père, mais autour d’une auto-identification par laquelle chaque Un « s’auto-nomme ». C’est l’ère des Uns-tous-seuls. Ce qui faisait repère dans l’ordre familial chevillé à la norme mâle n’opère plus. Le signifiant « parent » qui vient engloutir celui de la mère rend toujours plus caduque une répartition qui continuerait à s’appuyer sur le genre ou l’anatomie. Cependant, il n’abolit en rien cet invariant qu’est le désir et qui structure la relation de l’enfant au parent et ce, quel que soit le sexe ou le genre auquel il s’identifie. La seconde partie nous invite, à partir de paroles déposées sur le divan, à entendre ce pas-tout qui confine à l’indicible, à repérer ce point d’évanouissement du sujet, de dé-subjectivation, décliné dans les trois registres du nœud borroméen. Par les signifiants épars des analysants qui ont fait trace dans leur répétition, M.-H. Brousse fait résonner cette modalité de jouissance côté droit du tableau de la sexuation. Cette jouissance Autre, supplémentaire, est hors fonction phallique même si pour advenir il y faut une inscription préalable : « pas toute phallique, ce qui ne veut pas dire pas du tout phallique » [2]. Elle y extrait ce qui, des paroles, est affine à cet au-delà, à cet illimité dans lequel le sujet disparaît, disparition qui est la jouissance elle-même.

Du continent noir freudien aux « trous noirs » de la physique quantique, ce livre est une invitation à poursuivre une élaboration de la jouissance féminine tout en saisissant, plus finement encore, le corps dans ce qu’il a de plus réel. La fin d’une analyse conduit au vide qu’il y a, celui de l’asséchement du sens par l’équivoque, faisant résonner la matière sonore, donc corporelle, des signifiants. Le vide qu’il y a côté féminin consonne avec celui qu’il y a au fondement de la position de l’analyste, ce point vide de toute subjectivité ouvrant à un « désir hors sens, mais pas hors corps » [3].

Mais alors peut-on parler d’un mode de jouir au féminin propre à notre époque sans que, de cette formulation, n’advienne l’idée d’un ensemble ? Car le féminin, pris dans le fil de la sexuation, est bien ce par quoi quelque chose vient ek-sister au-delà de l’ensemble auquel le phallique donne bord. Le féminin est cette part qui fait trou dans le tout de l’universalisation vers laquelle notre époque tend, multipliant toujours plus les collectifs et les phénomènes identificatoires parfois extrêmes. En ces temps troublés, la lecture de cet ouvrage précis et précieux offre une respiration. La position féminine des sujets parlants, homme ou femme, continuera d’objecter à ce qui catégorise, continuera à maintenir un espace qui échappe, cet espace « insaisissable » à l’autre comme à soi-même. Par la psychanalyse et la cure une place peut être faite à ce pas-tout qui reste, quand il surgit, fondamentalement indiscipliné. [4]

[1] Brousse M.-H., Mode de jouir au féminin, Paris, Navarin, 2020, p. 58.
[2] Ibid., p. 94.
[3] Ibid., p.55.
[4] Argument des J51 par Aurélie Pwaufadel et Damien Guyonnet : https://journees.causefreudienne.org/les-quatre-arguments/