Haines

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Si la guerre des sexes ne date pas d’hier, elle se réinvente aujourd’hui à nouveaux frais. Sa radicalité nous frappe. Guerre de mots certes – ceux-ci déchiquettent, séparent, ségréguent toujours plus – mais pas que. Ils ont des conséquences qui nous inquiètent, car parler ainsi, de ce qui rend Autre l’Autre, n’est pas rien. Voilà Babel entre elles et eux devenu détestation. L’éternel malentendu qui nous obligeait à une conversation infinie, laisse place à une terreur langagière. Il est mal vu de se côtoyer entre pas pareils et même recommandé de s’en abstenir.

Vers quels lendemains nous mèneront ces orages qui soufflent sur les voiles du mal‑dire ?

Est-ce la nouvelle promesse du happiness dernier cri – c’est le cas de le dire – faite aux parlants sexués ? Dessine-il les contours d’une liberté à déguster au cœur d’apartheid de jouissance et de segmentations étanches entre communautés ? Est-ce la conséquence logique de l’évolution d’un monde écartelé entre déclin du viril et poussée du féminin ? Est-elle sujette à interprétation ? Quelle lisibilité pouvons-nous espérer de la psychanalyse lacanienne ? Quel bien-dire nous permettra de débusquer le réel en jeu dans ces déchirements d’un nouveau type ?

Le non-rapport : un des noms de l’Altérité

Le refus de l’Autre propre à notre époque percute de plein fouet le non-rapport entre les sexes en tant qu’il est l’un des noms majeurs de l’Altérité. Ne serait-ce que par leur irréductible dissymétrie. Lacan dit qu’il y a entre les deux modalités de sexuation une « différence radicale » [1]. Une querelle très ancienne s’expose aujourd’hui bruyamment voire férocement. Quelque chose a explosé dans la suite des salutaires mouvements de libération de la parole, des femmes, des minorités, des communautés vivant hors-norme. Aux paroles courageuses, se sont greffées d’autres, plus âpres, clamant parfois la détestation de l’Autre sexe, sous forme d’un tous, mauvaisement pareils.

De ces manifestations du dire nous ne ferons pas un tout : il y a des seuils et des paliers. Autant d’énonciations que de causes à défendre. Il est question de limiter les effractions de l’Autre, quel qu’il soit. Et qu’il ait à rendre des comptes quand il le faut. Mais l’air du temps pousse à faire des situations singulières un Autre compact, un universel.

La haine prolifère dans ce glissement qui va de certains, à tous

Il n’y a peut-être plus d’idéaux dignes de ce nom, mais sur leur ruine poussent des militances, se battant pour une certaine idée du bien. Certaines s’appliquent à figer une rhétorique de ce qui peut, ou ne peut pas se dire. La psychologie des foules se remet au goût du jour : elle fabrique de nouvelles identifications collectives et il faut des psychanalystes pour interpréter leur envers ségrégatif. Jacques-Alain Miller vient d’épingler l’actualité en ce point de rebroussement des bonnes intentions : on exige du respect pour nommer les différences et l’on finit par exiger de l’Autre qu’il se taise [2]. Il nomme les axiomes qui structurent cette rhétorique, suprématie et séparation, « deux ressorts majeurs de la montée irrésistible, dans l’époque, du désir de ségrégation », qu’il resserre ainsi : « Qui se ressemble s’assemble. Que nul n’entre ici qui dissemble. » [3]

Aux extrêmes, les défenseurs de la virilité menacée par le néoféminisme triomphant, tel le mouvement MGTWO, font face aux tenants multiples du séparatisme lesbien. Ils constituent une bande de Moebius, la haine glisse sur le même bord : la certitude que l’Autre sexe m’impose l’hégémonie de sa jouissance au détriment de la mienne.

Ségrégation à l’infini

Le discours féministe s’est radicalisé sous des formes néo. Certaines branches s’attèlent à purger la langue de ce qui pourrait se donner à entendre comme réverbération de la domination mâle [4]. Christiane Alberti fait la lumière sur ce passage d’un féminisme universaliste, vers une forme nouvelle, « à même le corps », qui « fabrique une fragmentation à l’infini, et, du coup, une ségrégation à l’infini » [5]. C’est sur cette pente que la haine peut venir à consister.

S’attaquer aux porteurs de l’organe va de pair avec le changement de statut du phallus dans la civilisation : celui-ci n’indexe plus un don [6] mais l’imminence d’une jouissance obscène. Le procès dont il est l’objet contraste avec la fonction bien plus noble que lui accorde la psychanalyse lacanienne, et ceci pour les deux sexes : forgé à partir du manque et « support de la fonction du signifiant »  [7], le phallus est la condition pour s’inscrire dans un discours. Semblant par excellence et appât du désir, il lui donne autant orientation qu’accès au sens sexuel. Et puisque c’est la castration qui le rend opérant, il tempère et limite la jouissance. Lacan en a fait le « signifiant de la perte qui se produit au niveau de la jouissance de par la fonction de la loi » [8].

Est-ce à cette fonction qui fait barrage à la jouissance absolue que l’on s’en prend, dans un monde exalté par le salut de laisser derrière lui le patriarcat et ses binaires vintage ? Faut-il déboulonner le phallus pour se défaire des entraves et croquer les jouissances que l’on revendique dans son au-delà ? Bénédicte Jullien avance lucidement que « vouloir se passer du phallus, voire le haïr, ne nous épargne pas du sexuel dérangé pour le parlêtre par le langage » [9]. Ici, comme dans toute haine, elle ignore le réel qui entrave l’accès à la jouissance et se défoule en l’imputant à un Autre.

Lacan ouvrait, dans les années 1970, un tout autre horizon au mouvement féministe, en invitant à tirer les conséquences, inédites, d’admettre que la jouissance proprement féminine, se situe « au-delà du phallus » [10]. Il dit aussi à propos de cette jouissance supplémentaire, que « contrairement à ce qui se dit, c’est quand même elles qui possèdent les hommes. » [11] Lacan ouvre « à tous les êtres qui assument le statut de la femme » [12] d’autres perspectives que celle de la guerre, pour déplier et se reconnaître dans ce qui excède la fonction phallique. Fonction où « Elle y est à plein. Mais y a quelque chose en plus. » [13] 

Effroi et haine du féminin

Pour Freud le rejet du féminin est précédé d’un recul, aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Dès la perception première de la privation féminine, jusqu’aux trébuchements en fin d’analyse sur le roc de la castration, l’éventail du refus du féminin est large. Chez l’homme, effroi et haine du féminin sont solidement noués. Le désir mâle recouvre du voile du fantasme le manque féminin et l’obture avec les objets a. Le prix de cet amour fétichisé est que beaucoup d’hommes ne savent pas grand-chose de l’altérité féminine : du côté mâle, « l’objet […] se met à la place de ce qui, de l’Autre, ne saurait être aperçu » [14]. Nombreuses sont donc les œillères chez ceux qui se rangent dans cette partie de la sexuation : « quand on est homme, on voit dans la partenaire ce dont on se supporte soi-même, ce dont on se supporte narcissiquement » [15].

Or, il suffit d’un rien pour que le voile se décale et dénude ce qu’un homme n’a pas la moindre envie de voir. L’insituable féminin surgit, le confrontant aux vertiges de son illimité. Il n’est pas rare que l’angoisse provoquée par l’aperçu de ce territoire sans frontières soit à son tour l’objet d’un rejet. Qu’il ne soit pas acté et que l’on préfère ne rien vouloir en savoir.

Ce qui fait le lit de la haine, c’est ce rejet de l’inquiétante ouverture que provoque la rencontre avec le continent noir de la sexualité féminine, c’est l’évacuer au lieu de lui faire sa place.

Par son altérité, la position sexuée féminine se prête à devenir objet de haine. « D’être dans le rapport sexuel, par rapport à ce qui peut se dire de l’inconscient, radicalement l’Autre. » [16]

L’ensemble ouvert où elle se situe, « inconsistant, flottant » [17], n’a rien de rassurant. Elle se dérobe aux tentatives de la circonscrire dans l’enclos de la norme mâle. Dans l’écart irréductible de l’Un à l’Autre, la haine du féminin, puise à tort ses ressources. Et parce que cette Altérité les concerne, les femmes elles-mêmes ne sauraient être à l’abri, comme l’énonce Anaëlle Lebovits‑Quenehen : « Lacan situe en ce point précis la haine que les femmes suscitent, non seulement de la part des hommes, mais y compris de la part des femmes elles-mêmes, à l’occasion, quand elles se défendent de cette Altérité qui les meut et dont elles ont la perception plus ou moins confuse. » [18]

De la haine tout-court

Au cœur de la haine entre les sexes, gît la question de la haine tout-court : celle qui répudie l’être de l’Autre pour qui il n’y ait jamais assez de mots durs pour dire sa mauvaiseté. Elle est rejet de ce qui fonde sa différence absolue. Rejet de l’altérité et haine du féminin sont deux faces d’une même pièce. Soutenir que la jouissance pas-toute n’est pas l’apanage des parlants dits femmes, permet de cerner pourquoi la haine du féminin peut cibler n’importe quel corps parlant se dérobant à l’emprise de l’universel. Viser ceux qui ne s’inscrivent pas dans un tout. Ceux qui s’inventent une vie hors-norme. Une haine qui s’épuise à contrecarrer les expressions vivantes d’une zone « non symbolisable, indicible, ayant des affinités avec l’infini » [19]. La haine du féminin ratisse large : elle est répudiation de S(A/).

Il y a très exactement cinquante ans, Lacan disait « Un homme et une femme peuvent s’entendre. Je ne dis pas non. Ils peuvent s’entendre crier […] Cela arrive, qu’ils crient, dans le cas où ils ne réussissent pas à s’entendre autrement. » [20] De nos jours ça vocifère. Fini la discorde. L’époque incite à la haine. Que peut la psychanalyse ? Peu mais pas rien : rappeler à l’Un, et à l’Autre, que le ver de la perte de jouissance est dans le fruit du langage. Pas ailleurs. Peut-être qu’aujourd’hui Ève ne croquerait plus la pomme, ils ne seraient pas moins chassés du paradis.

[1]. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 59.
[2]. Miller J.-A., Conversation sur zoom organisée par l’ELP, le 3 mai 2021, autour de son livre Polémica Política, Gredos, 2021.
[3]. Miller J.-A., « Docile au trans », La Règle du jeu, 20 avril 1921.
[4]. Cf. Alberti C., « L’opinion lacanienne », Lacan Quotidien, n° 897, 26 novembre 2020.
[5]. Ibid.
[6]. Leduc C., Argument Part 4, « Attentat sexuel », Journées de l’ECF 50, publication en ligne, www.attentatsexuel.com.
[7]. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 118.
[8]. Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, « L’objet de la psychanalyse », leçon du 27 avril 1966, inédit.
[9]. Jullien B., « La haine du phallus », intervention au Colloque de l’ACF Midi-Pyrénées, « Haines de toujours, haines d’aujourd’hui », Toulouse, 10 avril 2021, inédit.
[10]. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 69.
[11]. Ibid., p. 68.
[12]. Ibid., p. 75.
[13]. Ibid., p. 69.
[14]. Ibid., p. 58.
[15]. Ibid., p. 80.
[16]. Ibid., p. 75.
[17]. Brousse M.-H., Modes de jour au féminin, Navarin, 2020, p. 67.
[18]. Lebovits-Quenehen A., Actualité de la haine, une perspective psychanalytique, Navarin, 2019, p. 118.
[19]. Miller, J.-A. « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 11 mars 2011, inédit.
[20]. Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2007,   p. 145.