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« Je pense, donc je souis » ou le cogito propre de la psychanalyse

Ce qui subvertit

Lacan trouve inadéquat le terme de révolution associé à la découverte freudienne, car il désigne un retour à l’origine. Il lui préfère celui de subversion : « Il apparaît ainsi que la révolution mise en avant par Freud tend à masquer ce dont il s’agit. Ce qui ne passe pas, révolution ou pas, c’est une subversion qui se produit dans la fonction, la structure, du savoir. [1] » Comment Freud subvertit-il la définition du savoir, expliquant la résistance à la psychanalyse et donc les attaques, depuis sa naissance, contre elle ? La réflexivité du « on sait qu’on le sait » perd son assise. À l’affirmation « un savoir se sait » se substitue une trouvaille faisant coupure épistémologique : « la psychanalyse révèle […] un savoir insu à lui-même [2] ». Le dire insu ne l’assimile pas au chaos, voire au sans loi – au contraire : « Le savoir insu dont il s’agit dans la psychanalyse est un savoir qui bel et bien s’articule, qui est structuré comme un langage. [3] »

La science des calculs ne s’en accommode pas. 

La thèse neuro qui envahit les champs universitaires de la clinique et d’abord de la psychiatrie ne dit pas autre chose. Le savoir insu est baliverne, la psychanalyse est métaphysique. Seul est vrai le cerveau puisqu’il se livre à l’imagerie cérébrale où le mental est processus matérialiste (au sens des sciences naturelles) : c’est le règne de l’homme neuronal [4]. La thèse dico, isolée par Jacques-Alain Miller, Je suis ce que je dis, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ne s’oppose pas à la précédente mais en confirme le procédé qui la légitime : le Je dis équivaut au vrai et chacun devient le sachant de sa vie. C’est vrai puisque je le dis. Dès lors que le chirurgien peut mettre en conformité les formes du corps avec les affirmations du Je dis, plus rien ne s’oppose à ce que le neurochirurgien, lui, intervienne sur l’architecture neuronale pour que chacun éprouve dans son corps et sa pensée ce qu’il dit qu’il est. Ainsi irait la nouvelle neuro-démocratie. Science-fiction ? Peut-être pas…

Assistons-nous avec ce Je suis ce que je dis à la production d’un nouveau cogito ? Assurément oui mais à condition aussitôt d’ajouter, comme le fait Lacan en 1966, qu’il s’agit d’un cogito psychologique, soit un « faux cogito ». Il est faux parce qu’il « représente le moi du cogito » qui exclut le doute et la certitude anticipée que Descartes construit comme tension temporelle. Exclusion de la scansion temporelle que l’exemple que Lacan donne de ce faux cogito vérifie, lorsqu’il supporte « la perversion pure et simple » : « je pense, quand je suiscelui qui s’habille en femme[5] », comme le montre le célèbre abbé de Choisy.

S’il y a le faux cogito, il y a aussi le… vrai. Et c’est avec lui que Lacan dialogue pour le subvertir. Au moins à deux occasions.

Première subversion

Le cogito cartésien – cogito ergo sum, je pense donc je suis – est la condition du sujet de la science. Sans lui, la science ne se décolle pas de la religion ou de la magie et ne peut se constituer comme champ autonome. Sans le sujet cartésien, sans le sujet de la science, le sujet de l’inconscient ne peut être historiquement dégagé. Freud est fils de cette rupture dans le champ du savoir. En 1964, Lacan dira que « la démarche de Freud est cartésienne – en ce sens qu’elle part du fondement du sujet de la certitude [6] ».

Mais la psychanalyse, issue de la science, subvertit cette certitude. Il y a « dissymétrie entre Freud et Descartes. Elle n’est point dans la démarche initiale de la certitude fondée du sujet. Elle tient à ce que, ce champ de l’inconscient, le sujet y est chez lui. Et c’est parce que Freud en affirme la certitude, que se fait le progrès par où il nous change le monde [7] ». Au je pense s’est substitué un ça pense – le moi du sujet l’ignore, perd sa maîtrise. Une conséquence : l’inconscient ne relève ni de l’être ni du non-être, il est… « l’évasif [8] ». Pas d’ontologie mentale qui vaille pour la psychanalyse. Toute affirmation procédant du Je disrenvoie à l’absence à laquelle l’imaginaire donne une consistance forcée : « le signe se sépare de son objet. La trace, dans ce qu’elle comporte de négatif, amène le signe naturel à une limite où il est évanescent. […] la trace est justement ce que laisse l’objet parti ailleurs[9] », notait Lacan dans Les psychoses.

Deuxième subversion

Dans « La Troisième », en 1974, Lacan revient à la formule du cogito pour la subvertir à nouveau. Une jouissance sans sujet – une jouissance qui rejette, ou mieux forclôt, le sujet – définit de façon nouvelle l’être : l’être du sujet n’est pas à chercher dans la pensée, mais dans la jouissance, « Je suis là où ça jouit. »  Le Jeest placé là où il y a la jouissance inconsciente. Le cogito subverti par le ça jouit prend forme nouvelle : « Je pense, donc Se jouit. » Lacan ajoute en créant un mot valise : je suis (verbe être) + je jouis (verbe jouir) = je souis : « Ça rejette le donc usité, celui qui dit Je souis. […] Rejeter est ici à entendre comme ce que j’ai dit de la forclusion – rejeté, le Je souis reparaît dans le réel. » Quel rapport avec la psychanalyse se demande le sceptique ? « Quel sens ça a, son Je souis ? Exactement mon sujet à moi, le Je de la psychanalyse. » Descartes comme tout un chacun « a un inconscient et il est paumé ». Ainsi va le cogito du parlêtre (sujet + la jouissance) : « Je pense, donc Je souis. »

Des conséquences sont à tirer pour la clinique, y compris la plus ordinaire, de cette conjugaison du verbe souir qui écrit qu’il y a « un savoir impossible à rejoindre pour le sujet[10] », soit le cogito propre de la psychanalyse.

Cette subversion de la clinique n’est pas près d’arrêter de nous questionner contre les faux cogito de notre actualité que nous avons à déconstruire méthodiquement. S’il faut les combattre de façon intraitable quand ils se présentent sous l’accent communautaire, il s’agit plutôt de les franchir par le questionnement et l’interprétation lorsqu’ils se présentent au un par un, entre un sujet et un analyste.


[1] Lacan J., « Savoir, ignorance, vérité et jouissance » (1971), Je parle aux murs, Seuil, Paris, 2011. p. 23.
[2] Ibid., p. 22.
[3] Ibid., p. 23. Cf. aussi Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome (1975-1976), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 131 : « L’inconscient est entièrement réductible à un savoir. C’est le minimum que suppose le fait qu’il puisse être interprété. »
[4] Titre d’un ouvrage du neurobiologiste Jean-Pierre Changeux (1983).
[5] Lacan J., « Parenthèse des parenthèses » (1966), Écrits, Seuil, Paris, 1966, p. 56.
[6] Lacan J., Le Séminaire, livre xi, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 36.
[7] Ibid., p. 36-37.
[8] Ibid., p. 33. Lacan dit aussi « moment élusif », « structure temporelle », « battement de la fente », « apparition évanouissante ».
[9] Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les Psychoses (1955-1956), texte établi par J.-A. Miller, Seuil, Paris, 1981p. 188. Cf. Lacan, Le Séminaire, livre X, L’angoisse (1962-1963), texte établi par J.-A. Miller, Seuil, Paris, 2004, p. 162 : « la nature du signifiant est justement de s’efforcer à effacer une trace. Et plus on cherche à l’effacer, pour retrouver la trace, plus la trace insiste comme signifiant ».
[10] Lacan J., « La Troisième » (1974), La Cause freudienne, n° 79, 2011. Toutes les citations sont tirées de la page 12.