Je suis ce que dit mon Look

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Rousseau disait que « l’homme n’est pas fait pour rester dans l’enfance, il en sort au temps prescrit par la nature, et ce moment de crise bien qu’assez court, a de longues influences. L’adolescent est un lion dans sa fièvre, méconnaissant son guide, il ne veut plus être gouverné[1] ».

Ladite crise de l’adolescence je l’ai nommée comme ce moment où se joue la crise de la langue articulée à l’Autre[2] qui n’est pas sans conséquence sur le corps vivant du sujet. Moment d’éveil d’un printemps qui peut devenir parfois Une saison en enfer[3], où la tache noire qui envahissant leurs pensées peut amener certains, voulant s’en séparer, au suicide. Un lion dans sa fièvre rejetant son guide illustre ce qui s’applique bien à l’adolescent qui est toujours moderne de vivre, en son corps, le réel de la pulsion qui l’agite et le pousse à se vouloir authentique. C’est la langue de l’authenti-cité soit une version de « je suis ce que je dis », si bien illustrée dans nos banlieues de la parole.  C’est le temps de l’éveil voire du réveil de la pulsion le poussant dans sa modernité à rejeter les semblants de l’Autre, dans l’apologie du style du temps présent. Ce qui soutenait son corps comme enfant se trouve impuissant à tempérer le réel surgi par effraction dans ce corps, moment d’exil de son corps d’enfant. C’est le règne de la sensation immédiate avec comme conséquence, pour certains, de plus en plus nombreux, un nouage du corps au signifiant S1 favorisant davantage la présentation que la représentation signifiante. D’où la prégnance de la montée sur scène du corps (logique de Facebook, Instagram…) dans une certaine labilité. Moment des acting-out où se jouent, la scène du monde, le nouage de l’objet regard à l’appel au look et de l’objet voix à la provocation langagière, tout cela sur fond d’une demande de respect.

Raison de plus pour apprendre à les lire, en aidant les corps parlant à les déchiffrer comme pantomimes et non pas comme troubles du comportement. Le Dictionnaire du Look[4] nous apprend que le look Marie-Chantal nomme celui qui dit toujours « c’est sympa ». L’analyste ne doit-il pas se montrer Marie-Chantal quand il reçoit des look Terribles, ou Métalleux ? Tenter ainsi une articulation à la langue de l’Autre comme S2, dire oui à un S1. Le Look, comme art d’apparition, de présentation, est un mode de jouissance qui se présente là comme « je suis Métalleux » soit une version de « je suis ce que je dis ».

Du père au pire, il vaut mieux alors parier sur la paire signifiante en aidant le sujet « à trouver une langue[5] » afin de bien dire ce qui fait sa tache noire : sa honte ou sa haine. Souvent il se présente comme un S1 tout seul, assis sur une position de jouissance, il ne se conjugue plus à l’Autre du sens celui qu’il rejette, ne produisant plus aucune division soit vérité sur leur être. Seule la jouissance semble vouloir guider le lion déchaîné, désarticulé de l’Autre, il s’en trouve alors soumis à la férocité de « la gourmandise d’un surmoi » toujours plus féroce le poussant au pire.


[1] Rousseau J.-J., Émile ou de l’Éducation, Paris, Garnier-Flammarion, 1966, p. 273-274.
[2] Cf. Lacadée P., Vie éprise de parole, Paris, Éditions Michèle, 2013.
[3] Rimbaud A., « Une saison en enfer », Œuvre vie, Paris, Édition du centenaire établie par Alain Borer, 1991.
[4] Le Dictionnaire du Look, Paris, Robert Laffont, 2009, et le Lexik des cités, Fleuve noir, 2007, illustrent comment les jeunes traitent l’objet regard et l’objet voix en les élevant à la dignité d’un style nouant le corps pulsionnel et la langue.
[5] Rimbaud A., « Lettre à Paul Demeny », Œuvre Vie, op. cit., p. 190.