Je suis ce que j’écris 

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À rebours de l’autodétermination qui irradie les discours actuels, des écrivains savent faire apparaître avec une lumière drue l’écart qui existe entre le moi et le je. L’actualité littéraire[1] est donc propice à éclairer le thème des prochaines journées Je suis ce que je dis.

Pour Annie Ernaux, la rencontre lors de ses études avec l’écriture de Flaubert, à qui elle s’identifie[2], est déterminante ; le livre est alors pour la jeune femme un « rendez-vous [qu’elle a] avec l’écriture[3] », à ce moment, alors qu’elle écrit son premier roman[4] elle est, dit-elle « persuadée d’être écrivain, comme jamais plus [elle ne le sera][5] ».

Le magnifique Cahier de L’Herne qui lui est consacré met en exergue, dans un effet de lecture après coup, une écriture qui ne cesse d’explorer « l’autre vie[6] », si proche de l’autre scène freudienne ; son écriture décuple le dédoublement ordinaire de la pensée quand, plus couramment, le sujet est deux sans le savoir[7].

Cette certitude anticipée déterminante  ̶   « être écrivain »  ̶   sera ensuite continuellement mise sur la sellette par l’écriture même. Si A. Ernaux a d’abord été « cette fille croyant à la littérature comme en Dieu[8] » elle visait par ce moyen « quelque chose de plus que l’amour et que la vie[9] ». Par-delà l’identification à l’écrivain, fruit d’une rencontre intime avec lalangue, ce n’est pas un je suis (écrivain, femme, professeur etc.)  qui s’incarne dans ses livres,  mais « un je transpersonnel[10] » qui répercute la fragilité de l’être, en nous propulsant au cœur même de ses variations et fragmentations, une écriture « qui refuse […] le personnage  ̶  et même le “je”[11] ».

Que le moi, le je et ce que l’on nomme réalité ne pèsent presque rien pour A. Ernaux, n’empêche pas qu’elle puisse se reconnaitre en un point : évoquant la fille assurée qu’elle était en 1963,  elle indique « c’est une fille très étrangère qui est là, un peu exaltée […] Et cependant il y a là, déjà, les traits absolument indestructibles qui me constituent, l’impossibilité de me sentir “moi”…[12] ».

Donner forme à l’impossible est l’incessant travail de l’écrivain, illustrant l’être pour dans lequel réside le pour être, et que Lacan distingue de l’être pur[13], une distinction essentielle qu’A. Ernaux mettra à l’épreuve sans répit, comme son journal en porte la trace : « il va falloir que je vérifie à quel moment je deviens celle que je crois être…[14] »


[1]            Annie Ernaux sort en ce mois de mai Le jeune homme chez Gallimard et un Cahier de L’Herne.
[2]            Cahier de L’Herne, 2002, p. 22.
[3]            Ibid., p. 22.
[4]            Roman qui n’a pas été publié, mais dont on trouve des extraits dans les Cahiers de L’Herne.
[5]            Ibid., p. 22.
[6]            Cahier de L’Herne, 2002, p. 118.
[7]            Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Les formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2013, p. 540.
[8]            Cahier de L’Herne, 2002, p. 23.
[9]            Ibid., p. 23.
[10]         Ernaux A., « Vers un je transpersonnel », RITM 6, « Autofiction & Cie », Université Paris X, p. 219-222.
[11]         Ibid., p. 24.
[12]         Ibid., p. 117.
[13]         Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Les formations de l’inconscient, op. cit., p.514.
[14]         Ibid., p.117.