Je te donne mes yeux

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En 2003, le film Te doy mis ojos – littéralement, Je te donne mes yeux – du réalisateur Icíar Bollaín est sorti dans les salles de cinéma d’Espagne. En français, c’est Ne dis rien ! Disons que, de ne plus rien voir à ne rien dire, le film aborde la question de la violence au sein du couple dans une approche pleine de subtilités sur les enjeux d’une relation amoureuse, ses dérives aussi.

« Je te donne mes yeux » c’est ce que Pilar dit à son mari, Antonio, dans un moment d’échange très tendre, après une rencontre intense des corps. Il lui murmure qu’il veut « tout d’elle », il lui demande des parties de son corps et elle les lui donne, une par une. Ces offrandes ont commencé le jour même de leurs fiançailles, voilà plus de dix ans, un jour dont elle se souvient très bien. Antonio, qui ne trouvait pas les mots justes, avait dit « ce n’est pas comme dans les films », puis il l’avait regardée avec « ses yeux à lui ! » Là, elle lui avait donné son nez et ses oreilles, et lui ses mains.

Aujourd’hui, ils s’aiment et se désirent toujours intensément. Après chaque passage par les urgences – sous prétexte d’une chute dans les escaliers ou d’une rencontre malencontreuse avec une porte – il lui promet à nouveau de changer et elle le croit, une fois encore. « Je l’aime et il est le père de mon enfant », c’est ce qu’elle se martèle à elle-même, comme aux autres, pour justifier que la vie continue ainsi.

Cette configuration illustre très bien ce que Lacan disait de la contingence et de la structure : « Le contingent, ce qui va arriver demain, […] à bien des égards nous pouvons le prédire. » [1] C’est ainsi que nous pourrions lire leur rencontre : elle, déjà identifiée à sa mère – qui avait enduré un mari violent en silence et avec la complicité de la fille – tandis qu’Antonio traînait avec lui une rage liée à un vécu d’échec – dans le registre de la rivalité phallique – pâtissant de la comparaison avec un frère plus jeune : le looser et le winner. Le nouage de la rencontre établit, pour l’une, la répétition d’une soumission par identification et, pour l’autre, l’exacerbation d’une domination jamais atteinte. L’asymptote impossible de la norme mâle dans l’aveuglement de l’une qui avait donné ses yeux, et de l’autre qui, ne se voyant plus en eux, ne trouvait pas de limite.

Comment peut-on abandonner un tel destin, quel nouveau hasard peut introduire une limite ? Il ne suffit pas que quelque chose de nouveau émerge, il faut aussi vouloir l’inscrire en y consentant. Cela ne va pas, pour le sujet, sans produire un acte qui sera sans retour. Tant que Pilar reste isolée, se consacrant uniquement aux soins de son fils, attendant craintive ce que l’arrivée de son mari apportera chaque soir, tout n’est que pure répétition. La rencontre avec un groupe de femmes qui lui feront découvrir une façon toute nouvelle d’affronter la vie casse ce mécanisme aliénant. Elle s’en surprend elle-même et, loin de reculer, elle s’avance à découvrir sa capacité à ressentir et à soutenir son propre désir. Les coordonnées qui avaient prévalu dans leur relation seront mises à nu, déchirant le voile épais de ce qui générait cette jouissance d’une souffrance répétée. C’est sans retour.

Elle se découvre un intérêt pour la peinture et se passionne pour le transmettre à d’autres. L’opportunité d’une formation pour réaliser des visites guidées de tableaux marque encore un pas sur ce nouveau chemin. Lui a saisi ce changement sans rien y comprendre. Sauf que tout est chamboulé dans l’ordre des normes. Il la surveille, l’épie dans son nouveau travail et, c’est à noter, pour la première fois, nous la voyons de là où il la regarde. Dans le musée, Pilar est devant un mur sur lequel est projeté un tableau. Elle se déplace pour montrer et expliquer différents détails à un public assis à une certaine distance. Tout est sombre pour la projection qui se fait sur le mur mais aussi sur son corps, et l’effet produit fait qu’elle semble être incluse dans le tableau : son corps est tout entier impliqué dans son désir et fait aussi partie de l’objet qui le provoque.

Antonio est désemparé mais veut imposer une « relation normale ». Pour cela il suffirait qu’elle renonce à son désir ! Qu’elle s’unisse à sa lâcheté et qu’ensemble ils continuent dans cette jouissance mauvaise qui les avait surpris et noués dans leur rencontre initiale. Mais maintenant, bien qu’il puisse, par sa seule supériorité physique, la dégrader et l’effrayer, il est clair que la seule peur qui n’a pas de solution c’est celle d’Antonio.

Pilar décide de partir, mais ce n’est pas encore la solution de la fin, peut-être seulement un début. Rien n’est sûr. Elle l’évoque ainsi : « Je ne sais pas qui je suis, cela fait si longtemps que je ne me suis pas vue. J’ai besoin de temps. » Le temps de reconstruire, à partir de ce désir nouveau et en retrouvant son propre regard sur elle-même, pas celui des normes imposées.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes-errent », 1973-1974, leçon du 20 novembre 1973, inédit.