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La coupure : une interprétation lacanienne

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L’interprétation n’est pas une technique : elle ne s’enseigne pas. En psychanalyse l’interprétation est de l’ordre d’une éthique et elle relève d’une expérience. Tout analysant ayant fait l’expérience d’une analyse, peut témoigner des effets d’une interprétation sous la forme d’un déchiffrage, d’une ponctuation, d’un dire qui résonne. C’est de l’ordre d’une lecture proposée par l’analyste à un dire de l’analysant. Dans cette lecture l’analyste peut s’appuyer sur certaines règles car elle opère sur la parole comme si c’était un écrit : homophonie, grammaire et logique en sont les instruments principaux, avancés par Lacan.

Lacan n’a pas donné de règles de l’interprétation mais il n’a pas cessé d’élaborer dans son enseignement la logique de ce qu’on appelle l’interprétation lacanienne. Jacques-Alain Miller y fait référence dans un texte publié dans le no 72 de la revue La Cause freudienne sous le titre « Le mot qui blesse[1] ». Il s’agit d’une intervention que J.-A. Miller a présentée au congrès de la NLS en 2009 qui avait clairement pour titre « L’interprétation lacanienne ». Ce texte est précieux car il énumère, à la fin, une liste de sept points qui pourraient faire office de « règles » d’interprétation ou plutôt d’orientations dans la pratique. Les voici résumés :

  1. Ne pas faire obstacle à l’impossible à dire, en bavardant, en traduisant vite fait.
  2. Créer l’inconscient par l’interprétation.
  3. Reconduire le sens à la jouissance. C’est-à-dire : ne fait sens que ce qui fait jouir.
  4. Faire sa place à l’aléatoire : une interprétation ne connaît pas ses effets à l’avance.
  5. Un analyste suit une voie négative (maître apophatique) : s’il garde le silence c’est qu’aucun prédicat ne convient au réel.
  6. Il y a les histoires dont le parlêtre est embrouillé. Il faut les réduire au symptôme qui les supporte. Les histoires sont toutes les mêmes et il faut les réduire à leur répétition.
  7. L’interprétation se dirige toujours vers la répétition, pour distinguer, en elle, ce qu’elle évite. J.-A. Miller distingue évitement et refoulement : il s’agit ici de la limite de structure qui s’impose au savoir.

Sur ce dernier point J.-A. Miller précise que pour toucher à cette limite, le mot d’interprétation ne convient plus.

Ceci nous renvoie à la coupure, instrument introduit par Lacan pour interrompre, dans la structure de la chaine signifiante, l’effet de sens dont l’inconscient « structuré comme un langage » se nourrit et dont il jouit. Miller a donné un tournant décisif à la pratique analytique sur ce point très précis, avec une intervention qui fait date, prononcée lors des Journées de l’École en 1996 : « L’interprétation à l’envers[2] ».

Pour revenir sur la coupure et en particulier la limite évoquée par J.-A. Miller en 2009, je ferai référence à un passage du Séminaire XVI, D’un Autre à l’autre[3]. Dans la leçon du 18 juin 1969, avant dernière de son long et dense séminaire, Lacan situe la coupure opérée par l’analyste entre « d’une part, […] la structure inconsciente […] et, d’autre part, la supposition du sujet supposé savoir[4] ». La structure inconsciente est celle du langage, que Lacan écrit dans sa forme logique avec les éléments de la chaine S1 et S2, et l’un-en-plus, ou plus-de-jouir : l’objet petit a. Il définit cet objet comme « extérieur au subjectif », c’est-à-dire quelque chose qui échappe à la prise du signifiant. Lacan ajoute que la psychanalyse se soutient de cette structure à trois éléments S1 – S2 – a qui constituent, par leur articulation, un savoir. Ce sont les prémices des quatre discours, que Lacan formalise l’année suivante dans son Séminaire XVII, L’envers de la psychanalyse[5].

Si, comme Lacan le précise, « le jeu de la cure analytique tourne autour de cette coupure[6] », c’est qu’elle opère un écart dans le discours de l’analysant, en tant qu’il suppose une vérité cachée qu’il se voue à incarner dans son corps, « il est lui-même symptôme.[7] » Lacan se réfère ici aux symptômes de conversion hystérique avec les cas de Anna O. (paralysie du bras) ou de Dora (toux). L’analyste, par la coupure, sépare le parlêtre de l’illusion d’un savoir supposé à l’Autre – illusion qui soutient le transfert : la vérité cachée serait connue par celui auquel il s’adresse – pour isoler le S1 détaché de la structure de l’Autre et produire un « effet de savoir ». Par la coupure on suspend le sens, en faisant résonner ce qui échappe à l’organisation de la structure, et on laisse entendre dans la faille qui sépare S1 de S2 la perte d’une jouissance à laquelle le sujet consent dès lors qu’il rentre dans le discours analytique. Discours qui « exclut la domination, autrement dit il n’enseigne rien[8] », mais qui s’enseigne ou se transmet par l’expérience analytique et elle seule.


[1] Miller J.-A., « Le mot qui blesse », La Cause freudienne, no 72, novembre 2009, p. 133-136.
[2] Miller J.-A., « L’interprétation à l’envers », La Cause freudienne, no 32, février 1996, p. 5-8.
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006.
[4] Ibid., p. 388.
[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991.
[6] Ibid.
[7] Ibid.
[8] Lacan J., « Lacan pour Vincennes ! », Ornicar ? no 17/18, printemps 1979, p. 278.


 

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