La jouissance performative et l’acte analytique

image_pdfTéléchargerimage_printImprimer

Le projet politique de Judith Butler est celui d’un rassemblement de communautés minoritaires et disparates fondées sur une identification de genre type LGBTQI+ ou de race, comme les différents mouvements des communautés noires, latinos ou indiennes peuvent les incarner aux États-Unis. Dans l’étude critique qu’Éric Marty a faite de l’armature théorique qui sous-tend ce projet, la notion de performatif comme opérateur permettant de passer de l’assertion de soi à l’appartenance à une communauté joue un rôle central. L’autodétermination du sexe par le genre est posée comme performative et comme performance. L’assimilation de ces deux registres distincts de la performance est revendiquée. La performance du sexe est illustrée par le spectacle de la drag queen, et le performatif du sexe s’exprime par les nominations foisonnantes des pratiques sexuelles dans lesquelles chacune et chacun doit se reconnaître et se nommer. « De tels actes, gestes et accomplissements (enactments), au sens le plus général, sont performatifs, par quoi il faut comprendre que l’essence ou l’identité qu’ils sont censés refléter sont des fabrications, élaborées et soutenues par des signes corporels et d’autres moyens discursifs[1]. » 

Le terme de « performatif » qu’utilise Butler dérive de la linguistique et de la philosophie du langage par des voies multiples qui font que l’usage final est finalement assez loin du contexte de départ, comme l’a souligné Jacques-Alain Miller dans l’entretien qu’il a eu avec Éric Marty sur son livre[2]. L’usage butlérien se construit par étapes à partir de l’isolement par le philosophe du langage John Austin d’une classe d’énoncés qui ne décrivent pas le monde mais agissent sur lui comme l’acte religieux du baptême. Pour Butler « Le performatif a cessé d’être un concept désignant une petite classe d’énoncés spécifiques (baptiser, promettre, jurer) c’est tout le langage qui s’est vu doter de performativité, au sens où pour les gender, tous les énoncés servent de près ou de loin à fabriquer du genre et des normes[3]. » Le performatif devient un speech act généralisé qui permet une assertion de soi fondatrice, pleine de sens et de normes à venir.

La jouissance qu’apporte le performatif comme assertion de soi est à l’opposé de la production psychanalytique du sujet. Pour la psychanalyse, la plus sûre assertion est celle de l’échec : acte manqué, lapsus, achoppements divers. Les formations de l’inconscient produisent un sujet par un acte de langage qui noue ensemble l’énigme et le sens qui s’y attachent.

Pour définir l’acte par lequel parole et langage se nouent, Lacan a d’abord suivi le linguiste français Émile Benveniste. Dans le conflit qui a opposé, dans les années cinquante, Benveniste au philosophe d’Oxford John L. Austin autour de la mise au jour de la notion d’acte dans le langage, Lacan a largement ignoré Austin, ne lui réservant qu’une remarque ironique dix années plus tard. Ce sur quoi Lacan a insisté est que l’assertion de soi passe par l’Autre. Le sujet y est suspendu, attendant la réponse qui va lui donner son aliénation fondatrice. À mesure des développements de son enseignement et des distances prises à l’égard de la Loi organisant l’Autre, Lacan a maintenu la place du partenaire et celle de la réponse qu’il doit apporter, mais au niveau de la jouissance. Lorsque la place du partenaire-symptôme dans sa particularité est méconnue vient alors un appel à la fraternité des corps. Le paradoxe, selon Lacan, nous le verrons, est que l’universel revendiqué de la fraternité des corps engendre une nouvelle forme de racisme, de rejet de la jouissance particulière.

L’acte de langage et le performatif selon Lacan

Lacan énonce, dans « Fonction et champ de la parole et du langage » ce qu’il entend par l’acte nouant parole et langage, le sujet et l’Autre. Il en fait une présentation en abyme, attribuant sa formulation à une objection que lui a faite Benveniste, soulignant que l’acte de langage selon Lacan, pris sous une forme dialectique, revient à définir « une communication où l’émetteur reçoit du récepteur son propre message sous une forme inversée[4] ». Lacan reconnaît « la frappe de sa propre pensée » et adopte immédiatement cette objection comme définition. La présence de l’Autre au sein même du performatif de la parole donne toute sa place à la réponse que j’attends dès que je parle car « Ce que je cherche dans la parole c’est la réponse de l’autre[5] ». Cette incessante réponse à venir ruine les mirages de l’identité performative. « Je m’identifie dans le langage, mais seulement à m’y perdre comme un objet[6]. » Le lien entre nomination et perte de la référence se maintiendra dans l’enseignement de Lacan puisqu’en nommant l’Autre, encore faut-il qu’il y consente et qu’en me nommant, en m’identifiant, je ne suis déjà plus celui que j’ai été ni ce que je suis en train de devenir, le nom se dérobe.

À mesure que dans l’enseignement de Lacan, l’Autre se passe de la loi du Nom-du-Père, ce qui était limité à la spécificité des psychoses où le Nom-du-Père est en faillite, « Après que la faillite fut ouverte du Nom-du-Père, – c’est-à-dire du signifiant qui dans l’Autre, en tant que lieu du signifiant, est le signifiant de l’Autre en tant que lieu de la loi[7] », l’Autre devient un partenaire de jouissance. Il se révèle alors que, selon l’expression de Schreber anticipant Georges Bataille, « Dieu est une p… », autrement dit un partenaire de jouissance.

L’acte analytique et l’ironie à propos d’Austin

Pour formuler l’acte analytique, acte défini par lui, Lacan s’autorise d’une relecture d’Aristote, qu’il cite et commente explicitement dans le Séminaire consacré à l’Acte[8]. Cette relecture dépend d’une position du sujet qui ne vient pas d’Aristote, mais de la logique moderne, qui seule permet de poser un sujet dont l’existence est de pure logique. Lacan polémique implicitement, sans le nommer explicitement, avec John L. Austin qui venait de publier en 1962 son « How to do things with words », rompant avec la logique de la proposition qui fascinait l’école de Cambridge, culminant dans le Tractatus Logico philosophicus de Wittgenstein[9]. Alors qu’il n’avait pas reculé devant une polémique virulente avec Ogden et Richards[10], tenants de l’école de Cambridge, à propos de leur objectivation du sens, Lacan ne juge pas la proposition d’Austin à la hauteur d’une querelle pour ses propositions sur le performatif. L’exemple célèbre qu’il prend est celui du rituel religieux, en particulier le baptême. Lorsqu’il est effectué dans les conditions prescrites, par la bonne personne, le baptême, éponyme du performatif, est immédiatement efficace. S’il est fait par la mauvaise personne ou vise de mauvais objets, les animaux par exemple, il échoue. Le performatif n’est pas intuitif, il est prescriptif.

Lacan veut fonder un acte qui ne dépende pas de la qualité de l’agent apparent, le psychanalyste, mais qui se fonde uniquement sur l’analysant et le sujet en jeu dans l’expérience analytique. « Si nous suivons la trame que nous suggère l’usage du syllogisme, ce à quoi nous devons arriver, c’est quelque chose qui, ce sujet, va le conjoindre à ce qui s’est ici avancé comme prédicat, le psychanalyste – s’il existe un psychanalyste – et hélas, c’est ce qui nous manque pour supporter cette articulation logique. S’il existe un psychanalyste, tout est assuré : il peut y en avoir des tas d’autres. Mais pour l’instant, la question est pour nous de savoir comment le psychanalysant peut passer au psychanalyste. Comment il se fait que, de la façon la plus fondée, cette qualification ne se supporte que de la tâche achevée du psychanalysant[11] ».

L’acte analytique selon Lacan pose de façon radicale la question de la formation du psychanalyste. Celui-ci n’est formé qu’à partir de mots. C’est à partir de l’analysant, lui-même à la tâche de construire les chaînes signifiantes qui tissent son inconscient, que se forme le psychanalyste. Qu’il y ait eu, au départ, un psychanalyste particulier pour permettre l’expérience, ne garantit pas l’existence d’un psychanalyste à l’arrivée. Pour passer de l’analysant à l’analyste il faut un détour particulier par l’objet. Il faut montrer que l’ordonnance signifiante du discours relie le sujet avec quelque chose qui est d’un autre ordre, la jouissance acéphale que le discours psychanalytique met en position de cause. 

L’objet a est à la fois la marque, le lieu de la jouissance acéphale qui anime le sujet, et le résultat, le reste de l’accomplissement de la tâche de l’analyste. Pour que se produise la subjectivation de la réalité sexuelle de l’analysant, il faut que le psychanalyste soit déjà la représentation de ce qu’il bouche de cette réalité de l’objet a[12].

Lacan introduit une dimension radicalement nouvelle dans la logique performative. Celui qui a soutenu l’opération se retrouve à la fin de celle-ci, exclu, rejeté. « Car si au terme de la psychanalyse terminée, cet objet a, qui est là sans doute de toujours […] ce n’est quand même qu’au terme de l’opération qu’il va réapparaître dans le réel, d’une autre source, à savoir comme par le psychanalysant, rejeté[13]. » Cette séparation, cette production comme « retour dans le réel » est l’effet du désir qui soutient l’opération analytique. Le sujet finit par se séparer de sa cause. Le nœud de la tâche analytique et de l’acte définit le psychanalyste comme rejet dans le réel, produit par la tâche analytique. « Voilà ce qui est la production tout à fait comparable à celle de telle ou telle machine qui circule dans notre monde scientifique et qui est à proprement parler la production du psychanalysant ». C’est là que Lacan fait référence de manière décalée et par un piquant jeu de mots à Austin. « Qu’est-ce qu’il en est après vous avoir à ce point transformé l’objet a en une production à la chaîne, si le psychanalyste produit le a comme une Austin ? » Il n’est pas sûr qu’Austin ait remarqué que sa passion pour faire des choses avec les mots avait quelque chose à voir avec l’homophonie de son nom avec une voiture.

La cause singulière de la jouissance ainsi produite a pour effet l’éjection du psychanalyste. L’effet d’éjection que produit le performatif lacanien de l’acte est ce qui est singulièrement oublié par le performatif de jouissance conçu comme nomination ou injonction pure du côté Butlérien.

L’oubli du réel dans le performatif Butlérien

Dans la perspective de Judith Butler, la magie de l’empowerment fait que, comme le souligne Éric Marty, tous les exclus de l’injonction binaire et des prescriptions hétéronormées peuvent et doivent constituer une « communauté sociale structurante[14] » qui se juxtapose avec d’autres. Les derniers mots du Séminaire XIX, en juin 1972, viennent par avance faire obstacle à cet espoir butlérien des fraternités non binaires. Lorsque Lacan écrit cet avertissement, en 1972, la sortie de la civilisation patriarcale paraissait proche. L’époque post-soixante-huit bruissait encore de propos sur la fin du pouvoir des pères et l’avènement d’une société des frères, accompagnée de l’hédonisme heureux d’une nouvelle religion du corps. Lacan gâche un peu la fête en ajoutant une conséquence qui passait alors inaperçue. « Quand nous revenons à la racine du corps, si nous revalorisons le mot de frère […], sachez que ce qui monte, qu’on n’a pas encore vu jusqu’à ses dernières conséquences, et qui, lui, s’enracine dans le corps, dans la fraternité du corps, c’est le racisme[15] ». L’idolâtrie du corps a des conséquences tout autres que l’hédonisme narcissique auxquels certains pouvaient croire limiter la « religion du corps ».

Au moment même où Lacan prévoyait la montée du racisme, soulignée avec insistance de 1967 aux années soixante-dix, l’atmosphère était plutôt à la réjouissance devant les perspectives d’intégration des nations dans les ensembles de plus en plus vastes qu’autorisaient les « marchés communs ». Lacan accentue cette conséquence inattendue avec une précision qui à l’époque a surpris. Interrogeant Lacan dans Télévision en 1973, J.-A. Miller se faisait l’écho de la surprise de l’époque et mettait en valeur l’importance de cette thèse. « D’où vous vient par ailleurs l’assurance de prophétiser la montée du racisme ? Et pourquoi diable le dire ? » Lacan répondait : « Parce que ce ne me paraît pas drôle et que pourtant, c’est vrai. Dans l’égarement de notre jouissance, il n’y a que l’Autre qui la situe, mais c’est en tant que nous en sommes séparés. D’où des fantasmes, inédits quand on ne se mêlait pas[16] ».

La logique développée par Lacan est la suivante. Comme nous ne savons pas ce qu’est la jouissance dont nous pourrions nous orienter, nous ne savons que rejeter la jouissance de l’autre. Dans les années soixante-dix, par le fait de « se mêler », Lacan dénonce le double mouvement du colonialisme et de la volonté de normaliser la jouissance de celui qui est déplacé, immigré au nom de son soi-disant « bien ». « Laisser cet Autre à son mode de jouissance, c’est ce qui ne se pourrait qu’à ne pas lui imposer le nôtre, à ne pas le tenir pour un sous-développé […] comment espérer que se poursuive l’humanitairerie de commande dont s’habillaient nos exactions[17] ? »

Ces jouissances multiples fragmentent le lien social, d’où la tentation de l’appel à un Dieu unifiant. Lacan annonce là aussi quelque chose de surprenant, le retour des fondamentalismes religieux. « Dieu, à en reprendre de la force, finirait-il par ex-sister, ça ne présage rien de meilleur qu’un retour de son passé funeste[18]. » Dans ses propos sur la logique du racisme, Lacan prend en compte la variation des formes de l’objet rejeté, ses formes distinctes. Le racisme en effet change ses objets à mesure que les formes sociales se modifient, mais selon la perspective de Lacan, toujours gît, dans une communauté humaine, le rejet d’une jouissance inassimilable, ressort d’une « guerre de tous contre tous[19] » par fragmentations successives.

L’enjeu de notre querelle avec les tenants de la destitution de l’universel, considéré comme un mensonge visant à éliminer les particularités minoritaires, c’est l’oubli de la fonction « de celui qui unie, de celui qui dit non, que peut se fonder, que doit se fonder, que ne peut que se fonder tout ce qu’il y a d’universel[20] ». Cette fonction de l’universel, il ne s’agit ni de l’oublier, ni de la destituer, mais de la repenser à nouveaux frais, alors que nous sortons du patriarcat. La logique de l’acte analytique, qui ne suppose aucun prédicat universel préalable à l’acte de parole, nous montre une voie. Elle met au jour la jouissance particulière en fonction de cause, tout en se faisant dupe de la fonction du père en tant que fiction de la garantie du sens. C’est ce que Lacan a appelé « Être post-Joycien ». « Il n’y a d’éveil que par cette jouissance-là, soit dévalorisée de ce que l’analyste recourant au sens pour la résoudre, n’ait d’autre chance d’y parvenir qu’à se faire la dupe… du père[21] ». Se faire la dupe du père c’est se faire la dupe de la fiction de « celui qui dit non » à la jouissance commune et par là permet au sujet de s’orienter dans sa jouissance particulière sans céder aux impératifs communautaires.


[1] Butler J., Trouble dans le Genre : le féminisme et la subversion de l’identité, Paris, La Découverte, 2006, p. 259 ; cité par Marty É., Le Sexe des Modernes, Paris, Seuil, 2021, p. 113.
[2] Cf. Marty É. & Miller J.-A., « Entretien sur “Le sexe des Modernes” », Lacan Quotidien,n° 927, 29 mars 2021, p. 22.
[3] Marty É., ibid, p. 52.
[4] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage » (1953), Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 298.
La reprise en abyme est soulignée par É. Marty dans Le Sexe des modernes, op. cit., p. 131 et l’objecteur de Lacan est nommé dans l’entretien entre É. Marty et J.-A. Miller, in Lacan Quotidien, n° 927, op. cit.
[5] Lacan J., « Fonction et champ… », op. cit., p. 299.
[6] Ibid, p. 299-300.
[7] Ibid.
[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XV, « L’Acte analytique » (1966-1967), inédit.
[9] Cf. Laugier S., « Acte de langage ou pragmatique ? », Revue de métaphysique et de morale, n° 42, 2004, p. 279-303, disponible sur internet.
[10] Cf. Lacan J., « L’instance de la lettre dans l’inconscient » (1957), Écrits, op. cit., p. 498.
[11] Lacan J., Le Séminaire, Livre XV, « L’Acte analytique », Séance du 7 février 1968, inédit.
[12] Ibid.
[13] Ibid.
[14] Marty É. & Miller J.-A., « Entretien sur “Le sexe des Modernes” », op. cit., p. 22.
[15] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …Ou pire (1971-1972), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 236.
[16] Lacan J., « Télévision » (1973), Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 534.
[17] Ibid.
[18] Ibid.
[19] Miller J.-A., Entretien avec Éric Marty, op.cit.
[20] Lacan J., Le Séminaire XIX, op. cit. p. 236.
[21] Lacan J., « Joyce le Symptôme » (1979), Autres Écrits, op. cit., p. 570.