Une mâle gaieté

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« Quelle mâle gaieté, si triste et si profonde
Que, lorsqu’on vient d’en rire, on devrait en pleurer ! » [1]
Alfred De Musset, Une soirée perdue

Quel est donc cet art de la mâle gaieté dont Molière avait le secret ? La flamboyante mise en scène des Femmes savantes par Macha Makeïeff [2], fidèle au génie comique du dramaturge, déprend la pièce d’une interprétation univoque sur sa prétendue misogynie. Ce drame familial met en jeu le rapport entre les hommes et les femmes par le truchement de l’amour du savoir. Par ses jeux sur la langue, Molière s’en amuse et fait de l’amour « un ressort essentiellement comique » [3].

Les « décisions artistiques » [4] de M. Makeïeff de reprendre le titre complet (Trissotin = trois fois sot) et de téléporter la pièce à la fin des années soixante, donnent une lecture et une modernité épatante au texte. S’y ajoute le choix de la confusion des genres par la féminisation du personnage de Trissotin et celui de colorer le personnage féminin de Bélise par la voix d’un comédien chanteur lyrique. La fascination des femmes pour la connaissance, réservée aux hommes, et la canaillerie de Trissotin, mises en valeur par le texte incarné à l’époque du « jouir sans entrave » dévoilent le rapport insu des personnages à leur propre savoir, c’est-à-dire à l’opacité de leur jouissance. La mise en scène rend hommage à l’interprétation comique que Molière fait de la mâle-diction sur les sexes [5] (l’impossible : du rapport, du savoir). Par ses traits d’esprit, il fait résonner une autre jouissance, celle de la langue et lui offre une « respiration inédite » [6], chère au psychanalyste.

Ainsi, la plume de Molière donne « réson » [7] à une erreur de conjugaison et troue le savoir auquel les femmes savantes croient.

Bélise
          Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire ?
Martine
          Qui parle d’offenser grand’mère ni grand-père ?
[8]

La langue française, la langue de Molière trouve de nouvelles résonances dans ce numéro 8 de LOM grâce aux textes qui mettent en lumière la pluralité des normes-mâles du XXIe siècle. Ainsi, Aurélie Charpentier-Libert souligne que le semblant du genre, sous toutes ses formes, ne résout pas l’étrangeté que provoque l’exil de l’Autre et que la cravate ne fait pas toujours obstacle[9], comme le relève Ariane Chottin !

[1]. Cf. Une soirée perdue est une poésie écrite par Alfred de Musset après la représentation du Misanthrope en juillet 1840 à La Comédie-Française.
[2]. Trissotin ou les Femmes savantes, mise en scène, décor et costumes, au Théâtre national de Marseille – La Criée, 2016.
[3]. Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 138.
[4]. Castanet H., La Maison hallucinée, Une mise en scène de Macha Makeïeff Trissotin ou Les Femmes savantes de Molière, éd. Partico hors les murs, 2018, p. 10-12.
[5]. Cf. Lacan J. : « une malédiction sur le sexe, que Freud évoque dans son Malaise (impossible du Bien-dire sur le sexe) », « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 531.
[6]. Castanet H., La Maison hallucinée, op. cit., p. 8.
[7]. Lacan J., Je parle aux murs, Paris, Seuil, 2011, p. 94.
[8]. Molière, Les Femmes savantes, Acte II, scène VI, disponible en ligne, toutmoliere.net
[9]. Lacan J., « Conférence de Louvain », La Cause du désir, Paris, Navarin, février 2017, no 96.