L’a-normâle

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L’a-normâle. Nous ouvrons cette rubrique des J51 avec cette écriture insolite qui échappe à la règle qui veut qu’on accole le a privatif au mot qu’il vient infléchir. Écrit comme ça, séparément, on entend, outre la négation, l’objet petit a : il n’y a pas que le phallus qui règle les rapports du parlêtre à son corps et à l’autre, il y a les objets : oral, anal, voix et regard. La rencontre avec le langage produit un dérèglement du corps. Au regard de ce dérèglement premier, tout ce qui viendrait y mettre de l’ordre – objet, phallus ou autre – est insolite.
Du latin insolitus « inhabituel, inusité », nous trouvons dans ce terme la particule négative in- et solitus, participe passé de solere qui signifie « avoir coutume, être habitué ». In est là pour marquer la rupture avec le train-train, la routine, le disque-ourcourant [1]. L’insolite est ainsi ce qui apparaît comme hétéroclite à la norme, à un ordre équilibré, homéostatique, ordinaire.
Selon le Dictionnaire historique de la langue française dirigé par Alain Rey, l’adjectif signifie « qui étonne par son caractère inaccoutumé ». Utilisé jusqu’au XXe siècle avec une connotation péjorative d’étrangeté ou d’iniquité, le terme devient à la mode : drôle de destin pour ce mot – dont la signification souligne un « inaccoutumé » – que de passer à un usage courant ! Le mot même perd alors un peu de son caractère insolite et péjoratif d’origine, pour correspondre à « surprenant, intéressant par sa nouveauté, sa rareté ». Dans les deux cas, du mal heur au bon heur, l’insolite heurte l’habitude. Il se détache de l’équité, il est bizarre.
Chose insolite encore, ce mot se trouve placé, dans ce même dictionnaire, entre les mots insolence et insomnie. Insolence, Insolite, Insomnie. On pourrait dire avec Lacan que « ce n’est pas là pur hasard, ni non plus arbitraire, comme dit Saussure. Ce qu’il faut y concevoir, c’est le dépôt, l’alluvion, la pétrification qui s’en marque du maniement par un groupe de son expérience inconsciente [2] ».
Alors, soyons insolents et donnons au mot une inflexion insolite, une inflexion qui échappe aux us et coutumes pour nous réveiller l’espace d’un instant. Par voisinage homophonique, contre toute norme et malgré l’hystoire officielle des usages du mot, faisons résonner cet insolite. L’oreille hispanophone qui est la mienne, contaminée par la pratique du français à laquelle je prends goût, entend un Un-Solito. Un un tout seul. L’Un tout seul, celui qui est hors chaîne. Est-ce un forçage de ma part ? Peut-être et… pourquoi pas ? Un usage insolite du mot insolite, une écriture a-normale du mot anormal. « Chiffonner le mot : ça consiste à se servir d’un mot pour un autre usage que celui pour lequel il est fait [3] », c’est une invitation que Lacan nous adresse et qui laisse celui qui s’y risque un peu dans l’in-solitude.
Dans son séminaire Encore, Lacan reprend les quatre catégories de la logique modale que sont le nécessaire, le possible, l’impossible et le contingent, pour leur donner une définition dont l’écriture est le critère.
Le nécessaire est défini ainsi comme ce qui ne cesse pas de s’écrire, ce qui s’écrit sans cesse, l’automaton. Le possible comme ce qui cesse de s’écrire. L’impossible comme ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire – ça ne s’écrit jamais, il s’agit du rapport sexuel comme impossible à écrire. Et le contingent comme ce qui cesse de ne pas s’écrire, c’est-à-dire ce qui s’écrit non pas de manière nécessaire, mais comme arraché à l’impossible : ça cesse de ne pas s’écrire, un point d’arrêt par rapport à l’impossible, ça s’écrit malgré l’impossibilité.
Dans cette articulation proposée par Lacan, le contingent ne s’oppose pas au nécessaire ni ne s’en déduit.
Pour que l’in-solite reste in-solite, singulier et ab-solu – car on sait bien qu’il peut devenir « mode » à son tour, « norme » – nous proposons de l’estimer au regard de l’impossible et non pas du nécessaire, suivant la logique modale réarticulée par Lacan. Alors, insolite ne sera pas la négation de la norme, mais l’arrêt, le cesse, de ce qui ne s’écrit pas, de l’impossible à écrire. On ne le conçoit donc pas comme une possibilité à l’intérieur du nécessaire, ni comme une particularité à l’intérieur d’un ensemble prédéfini, mais comme ce qui s’écrit sur fond d’impossible – d’impossibilité d’écrire le rapport sexuel – quelque chose qui n’est pas déductible, ni explicable.
Cette logique modale, remaniée par Lacan, fait trembler les repères classiques : le phallus devient contingent, la norme-mâle est insolite, le Nom-du-père est un étrange destin, les objets a sont contingents. Rien de nécessaire, rien de normal là-dedans. Que la norme-mâle soit devenue mode, coutume, habitude, est un drôle de destin, car au regard du réel, ça aurait pu être autrement, ça pourrait ne pas être – pour conjuguer la chose au présent.
Pour saisir la portée insolite de ce qui se présente comme norme, Lacan nous invite à remplacer le binaire insolite-norme par ce quatuor logique qui a comme socle l’impossible, le contingent comme charnière, suivi du nécessaire et du possible.

Attention, ça glisse !

Depuis cette perspective – qui place le réel comme fondement – tout discours, féministe, néo-féministe, woke, voire analytique, est insolite, c’est-à-dire, pourrait ne pas être. « Aucun analyste ne peut s’autoriser sous aucun angle à parler du normal, de l’anormal non plus d’ailleurs. […] au nom de quoi l’analyste parlerait-il d’une norme quelconque, sinon, permettez-moi la plaisanterie, d’une mal norme, d’une norme mâle [4] ». Tout discours qui prétend se normaliser attesterait finalement d’une « débilité mentale [qui] est quelque chose, disait Lacan, dont je n’espère pas, sous aucun mode, sortir. Je ne vois pas pourquoi ce que je vous apporterais serait moins débile que le reste. Ce serait bien là que prendrait son sens cette peau de banane qu’on m’a glissée sous le pied en me coinçant au téléphone pour que j’aille faire à Nice une conférence. Je vous le donne en mille, on m’a foutu le titre sous la patte : « le phénomène lacanien » ! Eh oui ! Ce que je suis en train de vous dire, c’est que justement je ne m’attends pas à ce que ce soit un phénomène, à savoir que ce que je dis soit moins bête que tout le reste [5] ». On assiste aujourd’hui à des mouvements qui exigent le contraire. Se croyant moins bêtes que tout le reste, dénonçant la servitude, ils font régner une norme de fer donnant naissance à des nouvelles formes de soumission. La glissade, dont Lacan nous mettait déjà en garde dans les années soixante, est toujours d’actualité : « On sait ma répugnance de toujours pour l’appellation de sciences humaines, qui me semble être l’appel même de la servitude. C’est aussi bien que le terme est faux, la psychologie mise à part qui a découvert les moyens de se survivre dans les offices qu’elle offre à la technocratie ; voire, comme conclut d’un humour vraiment swiftien un article sensationnel de Canguilhem : dans une glissade de toboggan du Panthéon à la Préfecture de Police. [6] »

Les J51 sous la direction de Damien Guyonnet et Aurélie Pfauwadel seront l’occasion d’une véritable mise au travail de cette question dont on mesure, au vu de l’actualité, toute l’importance, afin, sinon d’éviter les glissades, de savoir où on met les pieds.
Nous attraperons, dans cette rubrique les fruits du a privatif de l’a-normâle, expression de l’insolite qui est là sous les aspects de l’étrangeté ou de l’iniquité et même au sein de la « mode », de la norme, lorsqu’on y regarde de près en s’orientant du réel.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 34.
[2] Lacan J., « La Troisième », La Cause freudienne, Navarin, n° 79, 2011, p. 20.
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’Insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », 1976-1977, leçon du 17 mai 1977, inédit.
[4] Lacan J., Entretien à la télévision belge du 14 octobre 1972.
[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I », 1974-1975, leçon du 10 décembre 1974, inédit.
[6] Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 859.