La norme mâle, nécessaire mais pas suffisante

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Il y a maints éclairages qui ressortent des textes publiés dans ce 54ème numéro d’Ornicar ?, sur la notion de consentement, terme dont la revue s’est saisie « comme d’un signifiant-maître de notre temps » [1]. L’enlèvement des Sabines, Kant avec Sade, le « détournement de mineur » chez les jeunes Parisiens de l’après-guerre, Edward Bernays, Paul Claudel, saint Thomas d’Aquin, Racine, Allan Bloom, Noam Chomsky, Herculine Barbin… sont quelques-unes des références explorées par les auteurs de cette revue. Une variété de dires, d’époques et d’angles de vue, dans lesquels il est bon de se plonger.  

Les vibrations de la publication de l’ouvrage du même nom de Vanessa Springora se ressentent encore aujourd’hui, les mentalités ont été secouées ; ce signifiant-maître a ouvert la voie à une réflexion sur la notion de consentement et au « dire multiple » [2] qu’il recèle, comme l’écrit Christiane Alberti en introduction. Ambiguïté épinglée par Vanessa Springora – dont la revue publie un entretien inédit – et qui est perceptible dans sa dernière phrase : « En effet, pourquoi n’est-on pas capable de dire non à un moment ? Un simple oui ne suffit pas pour réduire au silence » [3].

Quelque chose continue de ne pas se taire. Au-delà du « oui », quelque chose insiste pour se frayer un passage, dans les mots, lorsque le moment sera venu. C’est une façon d’appréhender la norme mâle : elle peut être ce langage, support universel, qui viendrait aider chaque sujet à faire passer ce qui prend et déborde le corps – la jouissance – dans les mots. Et pourtant, si elle est ce support permettant – parfois – de traduire ce qui est toujours en excès, étranger, intraduisible, indicible, elle rate le coche de cette jouissance qui itère, Un du sinthome du côté de l’existence. À vouloir trop la dire et la traduire, on en rate sa marque inaugurale et si singulière.

Entre les lignes d’un livre, ce qui échappe aux mots peut y être perçu, quelque chose résonne dans le silence, dans ce qui n’y est pas écrit, justement ; les signifiants tournent, s’articulent, et, pourtant, l’auteur lui-même sait bien que tout ne peut y être logé. Ça s’entend.

La norme mâle est la servante des formations de l’inconscient et du fantasme : elle aide au sens, au déchiffrage, à l’écriture des scénarios et des fictions. Mais elle masque ce qui s’attrape quand le silence se fait : l’Un, cet effet de lalangue sur le corps.           

C’est ainsi que j’ai lu « Dissonance » [4] d’Armand Zaloszyc que l’on trouve dans ce numéro d’Ornicar ? : parce que « la jouissance n’obéit pas à la loi du signifiant » [5], l’Un-tout-seul « se tient hors de la catastrophe qui emporte l’Autre » [6].

Armand Zaloszyc explique que le consentement vient après, puisqu’il « appartient au monde de l’Autre » [7]. Et pourtant, dans ce mouvement second, le réel y est tapi : chaque consentement tient « par un bout de réel sans loi » [8] : avançons donc qu’il a un pied dans le réel et un pied dans le monde de l’Autre, celui qui fait articuler, parler, écrire.

Il y a différents consentements et celui qui nous intéresse ici c’est le consentement à la percussion de lalangue sur le corps et à l’émergence de l’Un de jouissance. À la lumière du dernier enseignement de Lacan, on comprend que, pour que le trauma de lalangue existe, il y a à y consentir. Par un effet de réotraction, la marque pourra ainsi advenir.

Lalangue fait effraction. Le corps est touché. Mais rien ne surgit tout d’abord, lalangue et la jouissance sont imbriquées : fragment de lalangue et segment de jouissance « se fusionnent en une sorte d’unité séparée […] où ils seront indistincts » [9]. Puis c’est l’avènement du Un, lorsque « ce quasi-élément devient élément ».

Et c’est à ce moment-là que l’articulation se fait, l’entrée dans le symbolique proprement dit, symbolique à la Saussure, langage comme norme mâle. Ce qui peut être épinglé comme signifiant Un, « envisagé à partir de l’Autre du signifiant, deviendra sinthome lorsqu’il est saisi comme insertion dans le corps se jouissant » [10].

Pourtant, il ne s’agit pas d’une succession de moments à considérer selon une temporalité qui irait du passé vers un après mais plutôt des temps logiques qui peuvent se lire à la lumière de la fin d’analyse.

Ainsi, si la norme mâle est du registre de l’Autre, elle serait aussi cette voie menant au Un qui itère, à condition de la faire taire, pour un temps.

Condition nécessaire mais pas suffisante.

[1] Alberti C., « Consentir », Ornicar ?, n° 54, Navarin éditeur, p. 5.
[2] Ibid.
[3] Springora V., « Un oui ne suffit pas pour réduire au silence », Entretien avec Vanessa Springora, op. cit., p. 184.
[4] Zaloszyc A., « Dissonance », op. cit., pp. 103-111.
[5] Ibid., p. 105.
[6] Ibid., p. 106.
[7] Ibid., p. 104.
[8] Ibid., p. 111.
[9] Ibid., p. 108.
[10] Ibid., p. 109.