La parade du potier et du samouraï. À propos des Contes de la lune vague après la pluie [1]

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« Et c’est pourquoi le potier, […] crée le vase autour de ce vide avec sa main, le crée tout comme le créateur mythique, ex-nihilo, à partir du trou. » [2]

Le chef d’œuvre de Mizoguchi garde intacte sa puissance sept décennies plus tard : le geste de l’artiste désocculte le réel voilé par la parade mâle. Il dénude la faiblesse masculine qui succombe devant la lueur de certains objets, préférant le songe à la vraie vie. Pour Lacan, l’engouement des hommes pour l’objet a favorise un aveuglement narcissique [3], qui les conduit à s’intéresser beaucoup à ce qui les occupe et moins à leurs femmes.

Le cinéaste a tissé sa mise en scène de récits fantastiques populaires. Deux couples de paysans pauvres, Genjuro et Miyagi, Tobeï et Ohama. Deux femmes vaillantes qui gardent le cap sur le réel. Deux hommes pétris des rêves démesurés de prospérité. Genjuro, talentueux potier, veut faire fortune. L’hirsute Tobeï, son beau-frère, se rêve en samouraï. Sa femme lui dit : « Tu es stupide de rêver une chose pareille ». Lui : « L’ambition comme l’océan doit être sans limites ». Sourds aux supplications des femmes ils font fi de la guerre à leurs portes. 

Avec ces hommes inarrêtables, Mizoguchi attrape la parade virile comme obstination à obtenir un plus d’être à partir d’un plus d’avoir. Doublée d’une véhémente ignorance du réel. Genjuro veut réaliser son idéal d’homme dans la richesse alors que Miyagi aime son art de créer autour du vide. Tobeï veut éblouir Ohama en se parant des insignes du guerrier, alors qu’elle est attachée au laboureur fantoche qui se tient à ses côtés.

Le scintillement des pièces gagnées au marché décide Genjuro à façonner des pots jour et nuit. Miyagi passe la belle robe qu’il vient de lui offrir et dit tout haut son bonheur, « pas à cause du kimono mais à cause de ton amour ». Tobeï essuie le refus moqueur d’un samouraï à qui il propose ses services : « Il te faudrait une armure et une lance ». Alors que l’armée saccage le village, Genjuro refuse d’abandonner son four. Il récupère les derniers pots, les deux couples s’enfuient par le lac. Une barque surgit dans le brouillard, un mourant les avertit de la présence d’un effroyable danger. Hors de question de faire demi-tour, Genjuro dépose sur la rive sa femme et son enfant. C’est le début d’un tournant tragique. Rien ne freine l’ambition des héros, les conséquences seront funestes pour tous.

Genjuro abandonne femme et enfant aux horreurs de la guerre pour suivre l’inquiétante princesse Wakassa, enveloppée dans un voile blanc et captivée par ses céramiques : « Comment créez-vous pareille beauté ? Avez-vous un secret ? » Le repas est servi dans ses bols. « Jamais mes poteries m’ont paru aussi belles » dit-il. « Jamais je n’aurais cru que le décor avait tant d’influence. » Il s’abandonne aux délices de la vie au château, porté aux nues par les chants de la princesse. Miyagi et son enfant se font attaquer par des soldats affamés.

Tobeï récupère une tête de guerrier fraichement tranchée et part l’offrir à un seigneur en échange d’une armure, des chevaux et des hommes. Sur son passage, l’on se demande qui est ce grand samouraï. Reçu royalement à la maison close il se vante de prouesses hors de sa portée. Son récit est interrompu par l’intrusion d’une autre scène : une prostituée hurle sur un client qui s’en va sans la payer. Tobeï, bouche bée la reconnait : c’est sa femme. C’est l’heure du réveil pour Tobeï. Véritable réponse du réel :

  • « Tu es donc un grand homme maintenant. Enfin devenu le samouraï de tes rêves. Moi aussi j’ai réussi, je porte de beaux kimonos, je me farde. Je couche avec un nouvel homme chaque nuit. Beau triomphe pour une femme. Ma chute est le prix de ton ascension. »
  • « Sans toi mes succès ne signifient rien. »
  • « Je suis une femme perdue. Reprenons notre vie d’autrefois, sinon je me tuerai. »

Le cinéaste construit le dénouement du conte sous forme d’un cruel réveil, à hauteur de ce que les deux hommes s’entêtent à ignorer. Tel le retournement soudain devant l’anamorphose, Genjuro sera invité à regarder de face l’horrible secret de la princesse et les noces avec la mort qui se dissimulent derrière leur étrange idylle. Après franchissement, il ne peut plus esquiver l’effroi : il est désormais sur la voie qui mène du fantasme au fantôme. Le château dévoile sa vraie ossature de ruines, la chanson de Wassaka n’est plus qu’un écho lointain : « La plus belle des soies choisies se fane et se détruit. »

Pourtant, la déflagration de la parade ne saurait suffire à produire un point de réveil : sur le chemin qui mène vers les siens, une assomption de pertes et de deuils attend celui pour qui viennent de se dissiper les mirages de la beauté et de l’ostentation. Il fait un geste pour palper le vide à la place exacte où Miyagi se tenait jadis pendant le repas.

Penché sur un pont, Tobeï voit couler dans la rivière sa lance et son armure. Genjuro fait de nouveau tourner le tour. Il ne reste que les gestes essentiels. Le beau se loge à une place nouvelle : la concentration est totale, les doigts s’appliquent à donner forme à ce qui surgit autour du vide. Voici un homme dont l’être ne peut plus ignorer la présence du trou.

[1] Film de Kenji Mizoguchi, Les contes de la lune vague après la pluie, Japon, 1953.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Seuil, Paris, 1986, p. 146.
[3] Cf., Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, p. 80.