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L’anatomie et son destin

Parmi les innombrables identités qui s’affirment aujourd’hui et qui font l’objet d’une affirmation type dico (je suis ce que je dis), les identités de genre font spécialement débat. Dans l’enseignement de Lacan, plusieurs pistes nous permettent d’en éclairer les enjeux, et notamment cette considération : l’anatomie ne fait pas le destin[1] .

Cette affirmation, dont il nous faut rappeler qu’elle va contre une assertion freudienne, met en exergue un trou, un gap, un hiatus, avec lequel tout corps parlant est aux prises. Ce trou, c’est celui qui se loge entre l’anatomie dont la nature nous dote, et la façon dont on compose avec ladite anatomie. Qu’on se présente en effet comme cis ou trans, ou encore non-binaire, fluide, etc., il y a pour ainsi dire un manque de rapport entre ces deux ordres.

Comme Jacques-Alain Miller a pu l’avancer[2] , considérer que l’anatomie ne fait pas le destin, c’est mettre en exergue un défaut d’implication entre le sexe anatomique et le destin qu’il trouvera. Pour le dire autrement : soit A l’anatomie et B le destin qu’un sujet doté de cette anatomie trouve à lui faire, eh bien, A n’implique pas B.

Il est d’ailleurs remarquable que la façon dont chacun compose avec cette anatomie soit aujourd’hui désignée comme une « identité » – « identité de genre », dit-on en effet. N’est-ce pas là mettre en avant l’identité au lieu même où elle manque, et où Lacan pointe plutôt un trou entre A et B ?

Une analogie peut dès lors s’établir entre, d’une part, « l’identité de genre » dans son rapport au non-rapport entre le sexe anatomique et son destin, et d’autre part, l’amour – du moins quand il prétend à la fusion de deux en Un – dans son rapport au non-rapport sexuel. Identité de genre et amour entretiennent en effet un rapport analogue au non-rapport qu’ils traitent. De même que l’identité de genre (qu’elle soit cis, trans, non-binaire, fluide, etc.) répond et recouvre le non-rapport entre l’anatomie et son destin, de même, l’amour répond et recouvre le non-rapport entre les sexes.

Cette anatomie qui ne fait donc pas le destin de l’être sexué, tient en cela au réel. Elle reste en effet à subjectiver et la charge incombe à chacun de composer avec elle, pour son propre compte, le plus singulièrement du monde. C’est d’ailleurs au creux même de ce non-rapport, qu’inventions et bricolages trouvent à se loger avec plus ou moins de bon heur. De fait, il y a des hommes pour ainsi dire « anatomiquement » hommes qui se présentent comme des hommes, des femmes « anatomiquement » femmes qui se présentent comme des femmes, mais aussi ceux qui rejettent ce sexe anatomique, le contestent, entendent en changer, voire varient au cours de leur vie, plus ou moins souvent – toutefois, cette assomption n’est jamais sans reste.

Ce qui apparait donc aujourd’hui à ciel ouvert et sur quoi Lacan a de longtemps attiré notre attention, c’est qu’aucune norme sociale ne parvient à pallier ce hiatus qui se paye du prix du symptôme, pour chacun. L’anatomie ne fait pas le destin n’est pas une thèse prescriptive. Elle ne dit pas davantage que tous les bricolages se valent – et sans doute faut-il d’ailleurs pouvoir en juger en fonction des conséquences subjectives que tel ou tel choix emporte.

Partant de ce constat que chez les êtres parasités par le langage que nous sommes, ce qui domine c’est une absence de rapport entre l’anatomie et son destin, le discours analytique est sans doute le mieux placé pour éclairer les enjeux des choix singuliers qui en résultent, et des symptômes qu’ils ne peuvent manquer d’engendrer.


[1] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 207.
[2] Communication personnelle – inédit.