L’assertion de soi

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Si le « Je » suppose de se défaire de toute infatuation identitaire,
ou aussi bien de toute certitude quant à son être,
c’est qu’il s’agit de conjuguer l’inévitable incertitude du sujet sur son être
à une autre certitude qui, elle, ne porte pas sur notre être,
mais plutôt sur notre manque-à-être, soit sur notre désir[1].


Sur quoi se fonde la certitude de soi ? Quelle est l’évolution de ce qu’en dit Lacan, au fil de son enseignement ?

L’époque est égolâtre et le moi-souverain est de mise. La question « trans », qui tient une place considérable sur les réseaux sociaux et a des incidences dans la clinique, est en ce sens paradigmatique de cette pente dite d’autonomination. C’est ce que chante Doc Gynéco : « Je suis ce que je dis ». C’est un mot d’ordre. Il annule toute béance, toute faille et toute division. C’est d’ailleurs ce qui en fait la séduction et la puissance : le moi, le « Je » et le dit ne font qu’un, affirmant la coïncidence de soi à soi. Le « deviens ce que tu es » de Pindare, repris par Nietzsche qui en avait fait sa devise, est rabattu sur un dit quelconque et sur l’ici et maintenant d’une affirmation sans appel. D’où l’intolérance corollaire, à l’égard de toute interrogation, de la part de l’interlocuteur. Il n’y a pas d’adresse et pas de place pour la moindre contre-parole, assimilée à une offense. Du même élan, « Qu’on dise » est effacé[2] : dit et dire sont confondus, comme énonciation et énoncé. Voilà ce qui justifie une lecture croisée de Judith Butler et de Lacan, comme l’indique dans son remarquable ouvrage Éric Marty[3].

Il faut voir ici en effet une application décisive de l’idéologie butlérienne, qui étend la propriété performative de la parole à toute forme d’énoncé identitaire : « Le soi parle lui-même mais en parlant, devient ce qu’il est[4] ». Pour Butler et consort, cette autodésignation abolit ce qu’ils définissent comme assignation par l’ordre social. C’est la forme persécutrice que prend dans cette vision du monde le maître invisible et omnipotent, qui est leur interprétation de l’Autre du symbolique et du langage. Ainsi se trouve localisé au dehors de tout sujet ce que Lacan décrit ainsi : l’inconscient, comme discours de l’Autre.

Lacan n’a jamais renoncé à qualifier d’aliénation le rapport du sujet aux signifiants qui le précèdent, le fondent et le déterminent. Cette aliénation est patente par exemple dès 1945 dans son écrit « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée[5] », apologue et sophisme, dit-il, qui met en scène la dialectique à l’œuvre entre trois prisonniers et le directeur de leur prison. L’enjeu, qui va permettre au sujet de sortir de ce huis-clos funeste, est l’« assertion de soi ». Celle-ci consiste en un jugement fait de trois « moments de l’évidence », instant de voir, temps pour comprendre et moment de conclure, dont l’axe est une « certitude anticipée » qui va justifier un « acte » du sujet qui sera à la fois son épreuve et la vérification de sa validité.

A l’encontre du cogito cartésien, ce n’est pas la pensée et le doute qui sont essentiels ici, mais bien la certitude ; et le jugement n’est pas un infini débat de conscience à la mode existentialiste, mais une opération logique. Celle-ci n’opère pas dans les replis de l’âme, mais dans la relation du sujet à ses semblables. C’est dans ce mouvement qu’il trouvera la solution de son drame, sa passe et son issue : l’enfer n’est pas les autres et la sortie est en définitive une « logique collective », puisque « le collectif n’est rien que le sujet de l’individuel[6] ».

Il faut donc que chaque prisonnier assume la marque qui est la sienne et qui le définit. Il l’a reçue de l’Autre, maître du discours où tous sont pris, maître qui en a décidé seul, à l’insu de chaque sujet, mais au vu et au su des autres. Cette assomption est donc un choix forcé qui permet à chacun de s’affirmer « être un homme, de peur d’être convaincu par les hommes de n’être pas un homme[7] ». Telle est la « détermination essentielle du "je"… ».

De 1945 à nos jours, « sous le pont de nos bras passe du goût du jour l’onde lasse[8] » : au ciel des idées reçues, Butler a détrôné Sartre. Mais entre-temps, Lacan lui-même a cheminé, au gré de son expérience de l’analyse et de son enseignement. Si « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée» et son issue ont quelque chose à voir avec le trajet d’une cure et ce qu’il appellera dans les années 70 sa passe, ce qui changera du tout au tout est bien l’enjeu même de la certitude du sujet : il ne s’agit plus bien vite de s’affirmer « homme » et de rejoindre sa place au rang de l’humanité sous le signe de l’universel, mais bien plutôt de parvenir à une position parfaitement singulière, celle qui n’appartient qu’à ce sujet-là, cet analysant dans sa cure, incomparable à tout autre. C’est ce que vise en effet le désir de l’analyste : la différence absolue.

Du coup, la marque que le sujet doit découvrir lui est propre ; elle le distingue de tout autre : ce n’est plus ce qui l’identifie aux autres, mais ce qui l’en sépare. La pointe de ce changement se formulera de façon tout à fait énigmatique, dans la « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI[9] ». Il n’est alors question ni de tension avec les petits autres ni de référence à l’Autre ; c’est hors de toute possibilité de sens et d’interprétation, dans un rapport à un inconscient qu’on peut dire réel que le sujet en est réduit à une certitude solitaire : « On le sait, soi ».

Entre l’ergo sum du « Temps logique et l’assertion de certitude anticipée » et celui de la « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », il y a l’épaisseur de l’enseignement de Lacan et la durée du temps qui passe. Et l’on passe en effet de l’assomption nécessaire par le sujet de la marque que l’Autre lui impose, à une assertion de soi sans Autre, mais aussi irréfutable dans sa certitude.

On peut dire à gros traits que, concernant la certitude, deux fils distincts parcourent l’enseignement de Lacan. Celui qui court du « Temps logique et l’assertion de certitude anticipée» à la « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », et celui qui culmine avec le Séminaire Les psychoses et « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », dans les Écrits[10]. Pour le dire simplement, il s’agit d’un côté de la certitude de chacun (ou de tout le monde), qui soutient « l’assertion de soi » ; et de l’autre de la certitude corrélée au déclenchement de la psychose et au sentiment qui s’impose au sujet, dans le « vide énigmatique qui se présente d’abord à la place de la signification elle-même[11] », que ce qui lui advient du dehors le concerne personnellement et s’adresse à lui.

Il s’agit bien de deux registres distincts : d’un côté la certitude de soi « commune », celle de chacun ; de l’autre, celle qui fait signe de la psychose.

Mais ils ne sont pas pour autant sans lien entre eux. Le lien est celui qui apparente le délire de la folie au délire de chacun ou de tout le monde. Et cette corrélation n’apparaît pas seulement dans le tout dernier enseignement de Lacan, quand la singularité de chaque cas dissout toute classification, comme dirait Canguilhem, et que « tout le monde est fou, c’est-à-dire délirant.[12] » On la trouve exprimée déjà aussi simplement que clairement dans « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse[13] ». Lacan y fait valoir en effet la parenté évidente entre la définition de l’inconscient comme discours de l’Autre, et ce qui caractérise la folie, où « le sujet y est parlé, plutôt qu’il ne parle[14] ».

C’est bien que l’Autre parle en nous, au moment même de l’assertion de soi, que réfute la vogue trans-butlérienne. A l’instar d’autres passades, selon Lacan, celle-ci à son tour durera ce que vivent les modes éditoriales, l’espace d’un matin…


[1] Leguil C., « Je » Une traversée des identités, Paris, PUF, 2018, p. 127-128.
[2] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 449. « Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend ».
[3] Marty E., Le sexe des modernes, Paris, Seuil, 2021.
[4] Butler J., Le récit de soi, Paris, PUF, 2007, p. 114.
[5] Lacan J., « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 197.
[6] Ibid., p. 213.
[7] Ibid.
[8] Cf. Apollinaire G., « Le Pont Mirabeau », Alcools, Paris, Gallimard, 1966.
[9] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 571.
[10] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 531.
[11] Ibid., p. 538.
[12] Lacan J., « Journal d’Ornicar ? », Ornicar ?, Paris, Navarin, Seuil., no 17-18, 1979, p. 278.
[13] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 237.
[14] Ibid, p. 283.