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« Le lion ne bondit qu’une fois »

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« Le lion ne bondit qu’une fois[1] »

Cette boussole se rangera résolument sous les auspices de ce proverbe rappelé par Freud en 1937. Ni lui ni Lacan n’ont donné de règles précises de l’interprétation mais ils nous ont laissé nombre d’indices précieux toujours marqués par ce trait : tel le félin sur sa proie, l’interprétation en analyse doit surgir au bon moment pour surprendre l’analysant.

Au commencement est linterprétation

Freud a inventé la psychanalyse en se saisissant des formations de l’inconscient, notamment des siennes, en particulier ses propres rêves. C’est ainsi qu’il a ouvert la voie de l’interprétation.

« Après complète interprétation, tout rêve se révèle comme accomplissement d’un désir[2] » déduit-il du rêve initial de la Traumdeutung, son rêve de « L’injection faite à Irma ». Il aperçoit cependant que chaque rêve comporte un ombilic, « le point qui se rattache à l’inconnu[3] ». Les cauchemars lui posent aussi une énigme qu’il résout momentanément. En 1920, l’Au-delà du principe de plaisir l’amènera à infléchir son interprétation du rêve comme accomplissement de désir pour considérer les rêves traumatiques comme l’exception à cette règle. S’il prend alors une certaine distance avec l’interprétation au profit de l’éternel retour du même qu’est le réel du trauma, s’il en tire les conséquences en 1925 en évoquant « les limites de l’interprétable[4] », sa théorie reste résolument une théorie de l’interprétation.

La Verneinung mérite, à cet égard, une attention particulière, non seulement parce que Freud la considère comme l’une des meilleures preuves de l’inconscient, mais aussi parce qu’elle est l’une des formes les plus simples de l’interprétation dans une analyse. La citation, « pur contenu » du texte attrapé au vol par l’analyste, ne manque jamais de surprendre l’analysant. Un simple « Vous l’avez dit » peut produire des effets insoupçonnés. La subtilité de la lecture freudienne de la négation est de souligner que c’est cette négation même qui apporte la vérité inconsciente.

Les premières indications de Lacan

Une révélation, telle est la valeur que Lacan donne à l’interprétation dans « Le discours de Rome ». La ponctuation en est le vecteur et lui permet de faire la distinction entre parole pleine et parole vide, une distinction qu’il délaissera bientôt sans pour autant renoncer à la ponctuation dont nous retrouverons la pertinence dans le Séminaire XVII, Lenvers de la psychanalyse.

 « La direction de la cure », grand texte consacré à l’interprétation, va donner à Lacan l’occasion de souligner qu’il ne donne pas de règles de l’interprétation. Il invite aussi l’analyste à se garder de trop comprendre. Le bien-fondé d’une interprétation se jugera à ce qu’elle produira à la suite comme il le confirmera dans « L’acte psychanalytique ».

Pour l’heure, Lacan remet à l’honneur le silence de l’analyste qui fait lui-même partie intégrante de l’interprétation. Le silence, comme le doigt levé du Saint-Jean de Léonard, permet d’indiquer par l’interprétation, alors allusive, l’horizon déshabité de l’être.

Son texte est à lire avec le Séminaire qui lui est contemporain, Le Désir et son interprétation, au cours duquel Lacan donne la formule du fantasme ($ ◊ a), matrice du désir à interpréter. L’essentiel est bien de préserver la place du désir dans la direction de la cure. Pour ce faire il énonce, dans la dernière leçon, que « la coupure est sans doute le mode le plus efficace de l’interprétation.[5] » Non seulement elle justifie la rupture avec les séances à durée fixe mais elle introduit surtout une béance sur quelque chose de radicalement nouveau qui, à ce moment de son enseignement, concerne le désir.

Telle est la démarche de Lacan : de ce qu’il a déduit, il se servira pour préciser, transformer, anticiper, ouvrir de nouvelles perspectives qu’il validera après-coup. Dans Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, il avance que « l’interprétation ne vise pas tellement le sens que de réduire les signifiants dans leur non-sens [6] ». Comme une flèche dirigée vers son dernier enseignement Lacan montre que si elle n’est pas ouverte à tous les sens, l’interprétation a pour effet de faire surgir ces signifiants qu’il qualifie alors d’irréductibles et qui sont faits de non-sens. La visée de l’interprétation est ici d’indiquer à l’analysant, au-delà de la simple signification, à quel signifiant traumatique, irréductible, il est assujetti.

Sa préoccupation constante concernant la fin de l’analyse et le surgissement du désir de l’analyste, au cœur de son Séminaire« L’acte psychanalytique », l’amènera à soulever à nouveau des questions cruciales relatives à l’interprétation : l’acte analytique, est-ce la séance ? Est-ce l’interprétation ? Est-ce le silence ? Ou bien encore, est-ce le transfert ? Autant de questions qui résonnent entre elles : l’interprétation ne peut intervenir que sur fond de silence, elle ne peut porter que grâce à la présence de l’analyste et au transfert, au sujet supposé savoir. Quant à l’analyste « c’est à ne pas penser qu’il opère[7] ».

À la fin de l’analyse l’analysant obtient un savoir sur ce qui cause son désir, il a repéré le manque où ce désir s’enracine et reconnu l’objet qui, en le causant, obturait ce désir. En approchant la vérité sur son symptôme, il aperçoit son impuissance à en savoir tout.

Que veut l’analyste ? « L’interprétation est à cette place où l’analyste indique ce qu’il veut que ça veuille dire [8] », soulignera Jacques-Alain Miller. Le désir de l’analyste c’est un x et la fin de l’analyse est une solution à cet x.

Renversement

Freud a découvert que l’inconscient travaillait sans y penser, sans calculer, sans juger, il a fait l’hypothèse d’un savoir chiffré qu’il s’agit de déchiffrer. « Le savoir parle tout seul[9] » ‒ décrypte Lacan dans Lenvers de la psychanalyse ‒ et là où ça achoppe, ça concerne la jouissance. L’interprétation ne porte plus sur le sens mais sur la jouissance. L’énigme et la citation, qui sont deux formes du mi-dire sont alors à privilégier pour viser la vérité qui elle-même ne peut pas se dire toute.

Isoler les S1, les couper du sens, telle était déjà la proposition de Lacan dans le Séminaire XI. En faisant la promotion de l’Un et de lalangue dans Encore il ira au-delà. Dès lors, il s’agira de lire ce qui se dit dans ce qui s’entend. « Le signifié n’a rien à faire avec les oreilles, mais seulement avec la lecture, la lecture de ce que l’on entend de signifiant [10] ». L’important ici n’est pas seulement la matérialité du son mais aussi la matérialité de l’écriture, de la lettre. La coupure et, avec elle, l’équivoque sont alors les meilleures armes de l’analyste pour contrer le sens.

La coupure du dernier enseignement ne vise donc plus le désir comme au moment du Séminaire VI, ni même la cause du désir, elle vise le réel de la jouissance, l’impossible à dire. La coupure permet de séparer S1 et S2, elle empêche le discours de se capitonner. « J’oppose donc ici, à la voie de l’élaboration, la voie de la perplexité[11] » lance J.-A. Miller dans son fameux article « L’interprétation à l’envers ». C’est ainsi qu’il nous invite à « penser la névrose à partir de la psychose[12] » ou encore à « cerner le signifiant comme phénomène élémentaire du sujet[13] ». La référence au phénomène élémentaire, donc au Un tout seul, indique qu’il s’agit de faire apercevoir « l’état originaire de la relation du sujet à lalangue[14] ».

L’interprétation, si l’on peut encore l’appeler ainsi dans cette pratique qui vise le sinthome, sert à dénuder la racine de la fixation de jouissance pour faire apparaître la conjonction du Un et du corps.

Attention, cette opération de désarticulation qui se produit à la fin d’une analyse requiert au préalable le déchiffrage de ce qui était chiffré. Le chemin de l’analysant passe nécessairement par le défilé des signifiants, seule condition pour qu’il se déprenne de ses identifications, qu’il repère les paroles qui l’ont frappé, les traumas qui ont fixé sa jouissance, pour qu’il construise son fantasme afin de le traverser. Il pourra alors se séparer de ses fictions. Au cours de ce périple tous les modes d’interprétation sont bons ‒ ponctuation, citation, allusion, coupure, équivoque ‒ du moment que l’analyste attrape la balle au bond !


[1] Freud S., « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », Résultats, idées, problèmes, tome II, Paris, PUF, 1985, p. 234.
[2] Freud S., L’Interprétation des rêves, Paris, PUF, 1967, p. 112.
[3] Ibid., p. 446.
[4] Freud S., « Quelques additifs à l’ensemble de l’interprétation des rêves », Résultats, idées, problèmes, tome II, op.cit., p. 141.
[5] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, La Martinière/Le Champ Freudien, 2013, p. 572.
[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil,1973, p. 192.
[7] Lacan J., « L’acte psychanalytique », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 377.
[8] Miller J.-A., « La passe du parlêtre », La Cause freudienne, n°74, avril 2010, p. 115.
[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 80.
[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 34.
[11] Miller J.-A., « L’interprétation à l’envers », La Cause freudienne, n°32, février 1996, p. 13.
[12] Ibid., p. 11.
[13] Ibid., p. 12.
[14] Ibid., p. 12.

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