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Le mirage de la liberté 

On ne cesse de vendre une liberté menant tout droit vers le bonheur. Nos cabinets sont truffés de témoignages se cognant contre cet énoncé pugnace qui s’est invité dans nos vies avec son lot de déconvenues. Quelle serait cette liberté d’être soi qui ne souffrirait d’aucun soupçon d’imposture ? À l’heure où il devient la coutume de s’appuyer sur un signifiant pour définir son être : « artiste, psychologue, céramiste, parent… », y accoler le concept de liberté relève du paradoxe puisque ces signifiants tout seuls n’ont d’autres conséquences que d’amputer le désir et dès lors boucher la liberté qui par conséquent prend les oripeaux d’une sommation à jouir encore plus fort ! Cette promesse des mouvements feel good attirera qui veut s’y soumettre dans les filets d’une injonction à cette liberté somme toute très relative puisqu’elle relève d’un mirage. C’est précisément ce que Lacan pointait déjà dans le Séminaire VII : « L’aspiration au bonheur impliquera toujours une place ouverte à un mirage vers la liberté avec ses conséquences : une amputation dans le rapport au désir. [1] » Nous nous trouvons alors face à des sujets désarrimés qui, de prendre au pied de la lettre cette injonction au bonheur et à la liberté, se perdent dans la fixité d’un signifiant tout seul sans laisser de chance à la métonymie du désir.

En relevant le concept de leurre qui se cache derrière la fonction du bien, Lacan ouvre la piste du beau comme « ce qui ne nous leurre pas mais nous éveille et peut-être nous accommode sur le désir, en tant que lui-même est lié à une structure de leurre [2] ». Le beau, en tant qu’insensible à l’outrage, par ses références tranchantes dans le discours, désarme le désir. Pas question de se laisser éblouir par un désir prêt-à-porter. À trop oublier cette dimension, on laisse le champ libre aux signifiants tout seuls, des dits, qui enferment, fixent le sujet et par là-même étouffent tout dire, seule chance de prendre une responsabilité dans ce qui se répète. Alors que justement la pente actuelle est plutôt d’aller vers une abolition de la responsabilité du sujet, comme le pointait Anaëlle Lebovits-Quenehen, avec une annulation de la honte qui brille par son absence dans ce qui est en jeu, le non-rapport continue à frapper à la porte de chacun. Or si le réel se trouve enfermé dans un dit, plus aucune place n’est donnée au malentendu, ce qui laisse à la douleur d’exister le champ libre pour se déchaîner non sans cette recrudescence d’une forme de culpabilité qui œuvre elle-aussi au service d’une jouissance au seul but de fermer l’inconscient et son énigme. Plutôt qu’un dévoilement, la liberté ne serait-elle donc pas du côté d’une invitation à voiler, avec la pudeur propre à chacun, le rapport qui n’existe pas ? Troquant l’illusion du dit contre « une livre de chair », la psychanalyse vise un bien dire qui rend à l’énigme de l’inconscient sa dignité.


[1] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 350.
[2] Ibid., p. 280.