L’écharde dans la chair

image_pdfTéléchargerimage_printImprimer

Si l’écoute est de plus en plus populaire, l’interprétation l’est beaucoup moins aujourd’hui. C’est le sens du positivisme de nos temps wokistes : Je suis ce que je dis et surtout rien d’autre. Il s’agit là évidemment d’un danger mortel pour la psychanalyse. Dans une conversation à la librairie Mollat de Bordeaux l’automne dernier, J.-A. Miller notait que le meilleur obstacle à ce positivisme était un certain réel, celui que Lacan appelait « l’écharde dans la chair » dans son texte « Jeunesse de Gide[1] ». En effet, si l’on peut jouer à ignorer voire effacer le texte de l’inconscient, on ne peut en faire autant avec la jouissance à laquelle l’inconscient répond. De se loger dans le corps, et non dans la mémoire, une écharde ne se laisse pas oublier puisqu’elle ne cessera de tourmenter l’être parlant tant qu’elle ne sera pas extraite – et à l’instar de ce qui se passe dans le corps organique l’ignorer ne fera même qu’aggraver ses effets.

Cette écharde dans la chair est d’abord une référence à la deuxième Épître aux Corinthiens de Saint Paul : « Aussi de peur que je ne m’exalte, il m’a été donné une écharde dans la chair, un messager de Satan, pour me souffleter, afin que je ne m’exalte pas[2] ». Le verbe exalter qui encadre le verset renvoie à une expérience apparemment mystique de Paul : « ravi au paradis » il y aurait entendu « des mots ineffables qu’il n’est pas permis à un homme de dire[3] ». Et c’est pour lui éviter trop de fierté voire d’orgueil qu’il lui fut donné cette écharde dans la chair. Celle-ci consiste à être souffletée – soit battue comme un enfant peut l’être dans le fantasme du même nom – par un messager de Satan, l’ange déchu de toutes les tentations. Rappelé à sa faiblesse par son corps, Paul considère alors que celle-ci est sa force véritable. L’opposition entre le signifiant idéal, sinon suprême, et le corps est nette : le premier peut élever autant qu’égarer, ce sont les travers de l’infatuation imaginaire, alors que le second mène plutôt au réel ; la puissance de l’un est illusoire, celle de l’autre paradoxale puisqu’elle s’appuie sur la faiblesse, la douleur, qui est aussi volupté du corps.

Lacan utilisa cette métaphore de l’écharde dans la chair dans son texte « Jeunesse de Gide » en montrant qu’elle y fut introduite pour l’enfant Gide par les femmes sous les espèces d’un « trio de magiciennes fatidiques[4] », soit ses deux mères – sa mère biologique et sa tante – et sa femme Madeleine. En l’absence du père disparu trop tôt pour pouvoir, comme le dit Lacan en 1958, humaniser le désir, ces trois femmes constituèrent l’originalité de son credo érotique. La première l’aima d’un amour mortifère parce que réduit aux commandements du devoir, la seconde le mit ensuite face à un désir insoutenable en le séduisant, et la troisième enfin fut l’unique femme de sa vie avec laquelle il s’enferma dans un mariage blanc. Lacan précise même que si Madeleine avait eu pu le séduire plutôt que de faire l’ange, un monstre fantasmatique lui aurait barré le chemin : « Nous croyons quant à nous que, pour étreindre cette Ariane, il lui eût fallu tuer un Minotaure qui eût surgi d’entre ses bras[5] ».

La femme pour Gide existait d’être unique autant qu’inabordable : trou noir dans ses cauchemars d’enfant – ou forme se dérobant « en flux de sable à son étreinte[6] » – qui ne peut se positiver ensuite que pour le pire que Lacan image dans la figure du Minotaure, signifiant aux échos multiples – revue surréaliste dans laquelle il publia ses premiers textes avant la guerre, mais aussi et surtout monstre dévorant chaque année son lot de petits garçons. Et que montre le monstre sinon l’irreprésentable, le sans figure, le sans mesure, le sans loi du réel ?

Lacan évoquait à peine dans son texte les petits garçons qui faisaient la fascination enfiévrée de Gide. La raison en est simple : ce n’était pas le problème mais une manière de solution à ce qu’il éprouvait comme l’inhumanité du désir de l’Autre. En effet, il ne désirait selon Lacan que le petit garçon qu’il fut dans les bras de sa tante, et qui plus est sur un mode particulier, soit féminin puisqu’il s’était identifié au désir même qu’il ne pouvait supporter comme objet : « Il semble donc qu’ici ce soit en la femme que le sujet se trouve mué comme désirant[7] ». Les petits garçons constituaient donc une solution imaginaire au problème que lui posa la rencontre de la femme dans le réel.

Toute vraie rencontre laisse une trace que Lacan qualifie de sceau, lequel est plus qu’une empreinte, mais aussi un hiéroglyphe qui peut être transféré d’un texte à l’autre. C’est le principe de la répétition qui se mesure dans le cas Gide au passage de la mortification du désir de sa mère à sa femme Madeleine. Mais il y a plus encore, rajoute Lacan en des termes qui annoncent ce qu’il développera plus tard : « toutes les métaphores [de cette rencontre] n’épuiseront pas son sens qui est de n’en pas avoir, d’être la marque de ce fer que la mort porte dans la chair, quand le verbe l’a désintriquée de l’amour[8] ». Autrement dit, la difficulté n’est pas le sens du désir, soit qu’il verse à droite ou à gauche, les hommes ou les femmes, suite à telle ou telle rencontre, mais c’est que le désir ne puisse naître que d’une rencontre comme telle avec tout ce que cela comporte d’inassimilable pour le sujet. En effet, la rencontre c’est le feu d’une rencontre comme l’écrit Lacan, feu étant à entendre comme l’un des noms du réel[9] . L’une de ses conséquences, c’est que le verbe y a un effet séparateur au sens de désintriquer la chair de l’amour. C’est dire que la chair est alors hors du sens que lui donne l’amour et qu’elle n’y a plus que valeur de jouissance.

Si Gide se crut assez homosexuel pour le clamer haut et fort, et écrire son Corydon qui fut l’un des premiers manifestes pour en défendre la cause, sa position de jouissance était pour Lacan bien loin des hommes. C’est l’une des surprises que Lacan nous ménage en nous enseignant l’abord des choses par le réel, lequel les montrent autrement qu’on ne les voit : « Ne vous y trompez pas tout de même, il y a homo et homo. Je ne parle pas d’André Gide. Il ne faut pas croire qu’il était un homo[10] ».

Je ne suis ni ce que je dis, ni ce que j’entends ou fais entendre, ni ce que je vois ou que je montre. Je suis, je serai surtout autre chose loin de tout ce que je profère. Lacan disait préférer un discours sans parole parce que l’énonciation, aussi opaque que précise qui nous anime, dira toujours plus et mieux que tous les énoncés du monde[11] . Les mots ne sont pas les choses qu’ils disent[12]


[1] Lacan J., « Jeunesse de Gide », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 757. Cité par Miller J.-A. lors de sa présentation d’Ornicar ? Lacan Redivivus à la librairie Mollat, ACF en Aquitaine, 5 février 2022, inédit.
[2] Saint Paul, « Deuxième lettre aux Corinthiens », Chap. 12, Verset 7, La Bible, traduction André Chouraqui, Paris, Desclée de Brouwer, 1989. Merci à P.-M. Pochou, participant de la Section clinique de Bruxelles, pour ses précieux commentaires.
[3] Ibid.
[4] Lacan J., « Jeunesse de Gide », op. cit., p. 763.
[5] Ibid., p. 756.
[6] Ibid., p. 750.
[7] Ibid., p. 754.
[8] Ibid., p. 756.
[9] Ibid.
[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …Ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 71.
[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 11.
[12] « Les mots ne sont pas les choses qu’ils disent », Dotremont, logogramme, dans Christian Dotremont, peintre de l’écriture. Catalogue de l’exposition aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique du 28 avril au 7 août 2022, p. 56-57.