Les célibataires mis à nu par les mariés, même

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Le néologisme Incel, Involuntary celibate – célibataire involontaire, désigne des communautés misogynes en ligne, composées d’hommes – plutôt jeunes – se disant incapables de trouver une partenaire sexuelle [1]. Ce terme a été inventé en 1993 par une étudiante canadienne qui souhaitait parler avec d’autres d’inactivité sexuelle, sur internet. Il a pris son acception actuelle et gagné en visibilité après la tuerie d’Isla Vista survenue en 2014, puis l’attaque à la voiture-bélier de Toronto en 2018. Alek Minassian, l’auteur de cette dernière, a publié la veille du passage à l’acte un message cryptique sur Facebook évoquant une « rébellion Incel ». Il rendait également hommage au « Gentleman Suprême Elliot Rodger », responsable de la première tuerie sus-citée et auteur d’un manifeste devenu référence pour nombre d’incels.

Pilule rouge et pilule noire

L’idéologie incel, dite Black Pill, se réfère au terme Red pill et au film Matrix, dans lequel le protagoniste prend conscience qu’il évolue dans une réalité virtuelle. Le choix lui est proposé entre deux pilules : la pilule bleue lui permettrait de revenir à sa vie d’avant et de retrouver sa confortable routine, la rouge de s’éveiller et de voir la vraie nature du monde. Un Red pill désigne donc celui qui a réalisé que la société discrimine les hommes et que les femmes dirigent le monde [2].

Ce qui distingue idéologies Red pill et Black pill, c’est la vision fataliste et défaitiste de cette dernière. Férus de déterminisme biologique, les incels estiment que seuls les hommes dotés de certains facteurs physiques et génétiques attirent les femmes, les autres peuvent abandonner tout espoir. Leur haine s’adresse aussi bien aux femmes qu’à certains hommes.

Injustice distributive

Ni asexuels, ni abstinents consentants et assumés, les incels se disent victimes d’injustice. Il ne s’agit pas ici d’une éthique du célibataire, « qui ne veut rien savoir du rapport sexuel » [3], bien au contraire. Les incels revendiquent leur droit à jouir des femmes, illustrant à merveille l’injustice distributive évoquée par Jacques-Alain Miller [4]. Comme le note la journaliste Titiou Lecoq, « sur le marché sexuel (…) les femmes sont en position de choisir, et elles ne les choisissent pas. (…) On [les incels] devrait y avoir droit, c’est la nature, qui nous donne accès au sexe, et les femmes refusent. (…) Le marché du sexe a été trafiqué par les femmes, elles nous ont enlevé notre bien » [5]. Il y a chez les incels la croyance en une justice distributive naturelle : un homme pour une femme. Or : ni justice, ni rapport sexuel. L’axiome à chacun sa chacune est mensonger. Ça rate entre les sexes, telle est la découverte de la psychanalyse. Aucun programme qui, comme dans le monde instinctuel animal, viendrait unir l’Un et l’Autre sexe.

Comme le note Sylvie Goumet, le célibat intéresse la psychanalyse « en ce qu’il fait cliniquement signe de la disjonction entre l’un et l’autre » [6]. Hyperconnectés mais radicalement solitaires, incités voire provoqués par la pornographie [7], les incels se cognent contre le non-rapport. Si les passions haineuses se répandent et se diluent le plus souvent sur les réseaux, elles poussent certains à frapper l’Autre. Pour la première fois en 2020, un meurtre perpétré par un incel canadien de dix-sept ans a été requalifié d’acte terroriste [8].

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Incel
[2] Un film documentaire partisan, The Red Pill, a été réalisé en 2016.
[3] Miller, J.-A., « L’orientation lacanienne. Des réponses du réel », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’Université Paris 8, cours du 11 janvier 1984, inédit.
[4] Miller, J.-A., « Docile aux trans », Lacan Quotidien, n° 928, 25 avril 2021, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr), p. 9.
[5] LSD, la série documentaire du 12/04/2021 : https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/vivre-sans-sexualite-14-sexualites-empechees
[6] Goumet S., Passions célibataires, L’AVENIR dure LONGTEMPS éditeur, 2015, p. 27.
[7] Miller, J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, n° 88, octobre 2014, p. 105.
[8] http://www.slate.fr/story/190869/canada-premiere-inculpation-terrorisme-incel