Les Noces du moi

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Une femme, coiffée d’une couronne de fleurs, tournoie gaiement sur elle-même. La mariée est en blanc, seule, béate. De temps en temps, elle attrape le miroir pour entamer un pas de danse avec son reflet.

Pour célébrer ses noces avec elle-même : un parterre de convives qui applaudissent à la « bienveillance », à « l’amour pour soi-même », à la « réconciliation avec son moi » et un garçon d’honneur, de l’autre côté de l’Atlantique, qui s’époumone en visio, hurlant aux convives : « Mais vous ne voyez pas que cette femme va mal ! »

La femme, c’est Blanche Gardin. Le garçon d’honneur américain, Louis C.K.

La scène se trouve dans le neuvième épisode de la série La meilleure version de moi-même, « faux-documentaire » écrit et réalisé par l’humoriste. Ce mariage[1] est l’apothéose du « grand frelon ailé de la tyrannie narcissique[2] » dont le bourdonnement court tout au long de la série. Il illustre le fossé définitivement comblé de la division subjective. Sacre de l’identité de soi à soi, pour le meilleur et surtout pour le pire…

Il faut passer les trois premiers épisodes pour entrer dans l’univers de B. Gardin, peinture subtile du mouvement woke, du féminisme le plus féroce, de la cancel culture ou des thérapies les plus farfelues.

Citons ici l’un des moments les plus drôles de la série où B. Gardin s’improvise « guide » d’un « cercle de femmes ». Réunies autour d’énoncés venant signer le même, (la doucereuse « sororité »), ces femmes veulent rejeter les entraves et les assignations de l’Autre, avec pour prétexte la signification qui s’y loge et qui résonne toujours avec la domination du patriarcat. Les ressorts subjectifs et l’attribution de cette signification (la domination du patriarcat) ne sont pas interrogés.

Une impasse qui rend encore plus évident le « je suis ce que je dis » comme mouvement réactionnel. Il faut qu’une donnée première soit bien solide, amarrée à la certitude, pour que l’enchaînement se fasse : il y a en effet d’abord l’oubli que cette interprétation de la figure de l’Autre en est une, pour se croire tout à fait libre d’être ce que l’on dit. Liberté dont on sait avec Lacan qu’elle signe l’infatuation du sujet et la croyance en son être[3].

Réunies autour d’un feu de camp, les femmes sont censées se libérer de tout ce qui n’entre pas dans cet énoncé identitaire : au feu le maquillage, les objets adorés, signes de la vie d’avant, au feu les livres… 

À la trappe, tout dit qui vient entamer le règne du même, signant la jouissance. Muselé, le désir de la célibataire endurcie dont le corps vibre à la vue du seul homme accueilli dans la maisonnée. Exclu, l’homme trans qui ne peut être une femme même s’il le dit… Jalousée, la femme aux allures de mannequin, icône de la femme « sans artifices » (ni soutien-gorge, ni maquillage), vantée par B. Gardin quelques minutes avant… Point de cercle de femmes sans la rivalité imaginaire qui s’en nourrit. Drôles et terrifiants tableaux qui réunissent en quelques scènes le mépris pour les dits singuliers, fruits de la subjectivité, la facticité de la vérité érigée en certitude, le déni de l’inconscient et « l’épine dans la chair[4] », cette jouissance qui remue et nous fait sans cesse être à côté de ce que l’on dit…


[1] La « sologamie » trouve de nombreux adeptes, aux Etats-Unis, au Japon ou en Europe https://www.courrierinternational.com/article/comment-je-me-suis-mariee-avec-moi-meme
[2] Lacan J., « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 122.
[3] Lacan J., « Propos sur la causalité psychique », Écrits, Paris, Seuil, 1966.
[4] J.-A. Miller, autour de l’ouvrage Ornicar ? Lacan Redivivus, librairie Mollat, 5 février 2022.