L’imaginaire normé des prélis

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Les préliminaires, documentaire réalisé par Julie Talon [1], fait franchir aux « grandes personnes » un limen, un seuil. Comme le dit Basile, dix-neuf ans, « Ce qui est étonnant, c’est que les adultes ne sont pas au courant de la culture du porno […] de la culture des préliminaires qu’on a ».

Si les témoignages de ces jeunes gens, âgés de douze à vingt-trois ans, recueillis au sein de leur établissement scolaire, nous font passer de la scène primitive de L’Homme aux loups [2], à l’imaginaire de la scène primale d’un clip porno, l’énigme, consubstantielle à la structure de langage, demeure. « Le sujet ne peut traduire en termes de rapport sexuel […] cette relation sexuelle entre les parents. Il ne peut en faire une véritable formule » [3]. Dans le même temps, une autre langue émerge : eins, nude, cassoc, préliscuni, rescapée des échanges numériques [4], qui défait l’imaginaire. Les argotiques « bite » et « chatte » bien qu’encore utilisés, renvoient aux rapports fantasmés d’un autre monde. D’autres comme « fellation », « érection », « éjaculation », qui font sonner l’étymologie, n’ont pas (encore ?) subi l’épreuve du verlan ou de l’amputation phonématique. Simone, seize ans, décrit précisément la fonction de cette langue : « En fait, on parle beaucoup en verlan, parce que ça dédramatise le truc un peu […] Quand on dit sein, ça fait vachement sérieux et très concret, alors que les eins, c’est plus léger comme terme ». C’est pourtant bien la légèreté qui fait défaut. Une logique semble à l’œuvre, comme si les parties du corps, sujettes à la répulsion d’être nommées, n’en apparaissaient que plus réelles au moment de l’acte, comme au seuil de la chair. Surtout s’agissant de l’organe mâle. « Ça fait peur au début, de se retrouver devant ça… devant cet engin » dit Valentine, vingt et un ans.

De cet imaginaire, appliqué et codifié, se dégage un sentiment d’enfermement, sans fantasme. Jacques-Alain Miller rappelait qu’à la différence de la loi, la norme n’a pas d’extérieur [5]. Ici, l’extérieur est virtuel et cadenassé : l’image porno. Jacques Lacan, dans son Séminaire D’un discours qui ne serait pas du semblant [6] fait état des formules de la « loi sexuelle ». Ⱥ(φ) côté désir de la femme et Φ(a) côté désir masculin. Leur récit nous raconte un renfermement, une réduction de l’autre à a et φ, évacuant les dimensions de l’amour et de l’agalma. Les termes d’amour, de jouissance, de désir n’existent d’ailleurs plus dans ces discours. Si Camille, bisexuelle, ou Basile, ou Arthur, découvrant leur homosexualité, nous témoignent encore de leurs sentiments, c’est du bout des lèvres. Pour les « hétéros », « Faire l’amour », est une expression qui semble n’avoir jamais existé. À la place viennent : « il veut qu’on le fasse », « j’ai plus voulu le faire ». Si les plus âgés de ces jeunes personnes, par leur tentative de dire au plus près ce qu’ils ont dû traverser, laissent poindre une autre aspiration, nous sommes à des années-lumière du I want to hold your hand, chanté par les Beatles.

Pour autant, ce n’est pas le registre de la volonté de jouissance qui est sollicité. La dimension de forçage semble plutôt renvoyer au monde du travail. Adelaïde, vingt-trois ans : « Comme il faut que je le fasse, il faut que je me fasse un peu violence, sinon ça n’arrivera jamais. Du coup, il y a ce truc, c’est là-dessus que je me pose des questions, c’est que je sais que j’ai besoin, dans la vie de tous les jours, de me faire un peu violence pour travailler, et pour plein de choses, et dans la sexualité, ça a été aussi ce même schéma-là. Pourquoi je me suis forcée ? » Autrement dit, comment extraire un savoir, un savoir-y-faire, qui fera devenir homme ou femme, sans forçage ? La question du consentement pointe ainsi à la fin du documentaire.

Parallèlement, il leur faut aussi cheminer à l’aveugle, pour passer de la rencontre abrupte avec le non-rapport sexuel, sans accompagnement aucun de la part des proches, comme certains en témoignent avec dépit, à une relation à un partenaire sous l’égide de Φ symbolique où désir, amour et jouissance puissent loger une certaine Befriedigung [7] amoureuse, propre à chacun.

[1] Préliminaires, Réalisation : Julie Talon, Auteurs, Julien Talon, Mathieu Horeau, production ARTE France, Les Films d’Ici.
[2] Freud S., « L’Homme aux loups », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1984.
[3] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Cause et consentement », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 23 mars 1988, parue dans « L’homme aux loups schopenhauerien », Letterina n°5, 1993.
[4] Besnier J.-M., L’homme simplifié, Paris Fayard, p. 58.
[5] Cf., Miller J.-A., « L’ère de l’homme sans qualités », La Cause freudienne n°57, juin 2004.
[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 84.
[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, « La logique du fantasme », leçon du 24 mai 1967 et suivantes, inédit.