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L’interprétation : de l’exactitude à l’objet

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Lacan revient à plusieurs reprises sur un texte d’Edward Glover qui s’intitule « The therapeutic effect of inexact interpretation[1] » publié au début des années 1930. Une interprétation inexacte, précise E. Glover, serait, par exemple pour traiter une angoisse dite génitale, d’exhumer un fantasme d’un autre registre, par exemple un fantasme anal. De plus, une interprétation exacte et complète mettrait non seulement en lumière le fantasme sous-jacent, mais expliquerait les réactions défensives liées à cette prise de conscience. E. Glover en arrive, commente Lacan, à retrouver « l’interprétation partout, faute de pouvoir l’arrêter nulle part[2] ».

Lacan ajoute, plus tard[3], que Glover parle d’inexactitude pour ne pas parler de la question de la vérité. Or, d’éviter cette question, l’effet thérapeutique évoqué n’est rien d’autre qu’un « pur effet de discours[4] » – du maître pourrait-on ajouter –, donc de la suggestion[5]. En d’autres termes, E. Glover place l’interprétation sous l’angle du sens, du sens du fantasme. La vérité est d’un autre registre. Éric Laurent, qui revient sur ces passages, nous aide à les éclairer. Il précise : « À l’interprétation qui produit du sens qui se comprend, sans aucune limite, Lacan oppose l’effet de vérité de l’interprétation en tant qu’elle renvoie à un vide fondamental, une absence première.[6] » Ce n’est donc pas la vérité sur le versant du sens, mais sur celui de l’effet – qui concerne le corps en tant qu’il se jouit – qu’elle produit lorsqu’elle renvoie à l’absence première, à l’objet perdu.

Dans le Séminaire XIX, Lacan propose la phrase : « Je te demande de refuser ce que je t’offre ». Il déroule le temps d’une séance une formalisation de cette phrase composée de trois verbe dit « ternaire » qui se nouent entre eux pour enserrer le parce que ce n’est pas ça qui vient compléter ce qu’il désigne comme lettre d’amur – Je te demande de refuser ce que je t’offre parce que ce n’est pas ça, le désir. Il y précise qu’il « s’agit de savoir, non pas comment surgit le sens, mais comment c’est d’un nœud de sens que surgit […] l’objet petit a[7] ».

Lacan vient, en effet, de découvrir le nœud borroméen et l’utilise déjà dans son Séminaire avec cette phrase. « Ce qui résulte, poursuit-il, de ce nœud tel que j’ai essayé de le dénouer, […] c’est que ça ne tient jamais à deux tout seul. C’est la racine de ce qu’il en est de l’objet a ». Lacan cerne cette demande comme la demande fondamentale de l’analysant : « celle que, à la négliger, l’analyste fait toujours plus prégnante[8] ». L’intervention de l’analyste, l’interprétation, doit donc viser l’objet, la Chose comme il le reprend plus tard dans le même Séminaire.

« Moi, la vérité, je parle.[9] » C’est ainsi que Lacan reprend, en 1972, la manière dont il aborde la question de la vérité dans son texte « La chose freudienne[10] ». Il ne s’agit pas d’en parler, mais de la faire parler. « Et elle ne le dit pas, bien sûr, comme ça, mais ça doit se voir[11] », précise-t-il. La vérité est un lieu qu’il s’agit de mettre en fonction[12]. Ce lieu, « mémorial de la trace de jouissance laissée par l’objet perdu[13] », est la visée de l’interprétation dans ses rapports à la vérité. Et ce lieu est celui où peut se placer l’analyste dans son intervention, à l’antipode du savoir qui lui est supposé par l’analysant. Lacan ajoute un peu plus loin dans le Séminaire XIX : « c’est le fait de le dire qui peut agir sur la Chose, assez pour qu’elle tourne autrement. Et c’est en cela que toute pensée se pense, de ses rapports à ce qui s’en écrit. Autrement, je le répète, pas de psychanalyse[14] ».

Ce serait donc par l’écrit, dans son rapport à la lettre et à la lecture, que pourrait s’attraper la Chose, la vérité dans ce qu’elle touche au réel – dans ses rapports à l’objet a.


[1] Glover E., « The therapeutic effect of inexact interpretation: a contribution to the theory of suggestion », International journal of psycho-analysis, vol. 12, 1931, p. 397-411.
[2] Lacan J.,« La direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 593.
[3] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, La logique du fantasme, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2023, p. 411.
[4] Ibid., p. 410.
[5] Ibid., p. 411.
[6] Laurent É., « L’interprétation, de la vérité à l’événement », Quarto, no 129, décembre 2021, p. 108.
[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 87.[8] Ibid., p. 92.
[9] Ibid., p. 116.
[10] Cf. Lacan J., « La chose freudienne ou sens du retour à Freud », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 412.
[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, op. cit., p. 116.
[12] Cf. Laurent É., « L’interprétation, de la vérité à l’événement », op. cit., p. 107.
[13] Ibid., p. 108.
[14] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, op. cit., p. 116.

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