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#4 L’interprétation et son contexte

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Les anciens lisaient dans les étoiles l’avenir ou le sens caché des choses. C’est à proprement parler la Deutung, qui se traduit en français par « interprétation ». C’est bien de cela dont il s’agit, si on ne le prend pas au pied de la lettre mais au sens métaphorique : lire le contexte symbolique dans lequel un événement se produit. Lacan utilise lui le terme de constellation signifiante. Une référence fondamentale est celle où Freud[1] explique qu’il s’agit dans l’activité interprétative de deux temps : celui du déchiffrage, la « traduction » qui permet d’avoir accès au sens et ensuite la mise en contexte qui permet de saisir la signification. Il prend l’exemple d’un texte de Tite-Live : une fois déchiffré le texte du message à proprement parler, il devient possible de savoir s’il s’agit d’un récit historique, d’une légende ou d’une digression de l’auteur, et de mesurer sa portée. Freud l’apprend à ses dépens avec la jeune homosexuelle : le message d’un rêve peut servir à tromper.

Rudolph Loewenstein, dans un article publié en 1931[2] évoque le cas d’un analysant de l’Institut de Berlin, un ingénieur qui présente une paranoïa sensitive dont il dit qu’il a beaucoup appris. Un jour celui-ci passe toute la séance à envisager avec enthousiasme une future installation comme psychanalyste. R. Loewenstein, que l’idée visiblement n’enchante pas, temporise et lui conseille d’attendre la fin de sa propre analyse avant d’envisager une telle chose. Son analysant lui dit alors « avec un petit air amusé » qu’en fait il n’avait nullement l’intention de s’installer mais qu’il avait uniquement parlé de ce qui lui venait à l’esprit, comme il le lui avait prescrit ! Dont acte. L’analysant montre à l’analyste qu’il s’est laissé abuser. R. Loewenstein va utiliser l’exemple pour montrer que l’analysant n’adhère pas entièrement à ses affects dans la séance : il y a pour lui une dimension de jeu, comme dans une représentation théâtrale. La séance est référée à l’autre scène, celle de l’inconscient. On peut aussi faire une autre lecture de la séquence. Cet exemple montre bien combien l’analyste peut facilement retomber dans l’ornière de la suggestion ou bien de diriger l’analysant plutôt que la cure[3]. Mais on peut aussi considérer qu’il s’agit ici d’une mise à l’épreuve de l’analyste : va-t-il se laisser tromper[4] ?

La question qui se trouve en filigrane dans le texte de R. Loewenstein, c’est la question de l’assomption de la parole analysante : se laisser aller à parler, suivre la libre association n’exonère pas le sujet qui parle de sa responsabilité, sans cela, il n’y a pas de dire possible. Freud tenait le sujet responsable, y compris des désirs de ses rêves. Peut-être, le projet de l’analysant qui voulait s’installer comme analyste n’était-il pas si anodin que cela. Cette parole peut aussi s’entendre comme un défi « je peux faire dans ce métier aussi bien que vous ». Il aurait été possible de lui rétorquer : mais vous l’avez dit ! Ce « vous l’avez dit » est au fond l’interprétation par excellence. Elle fait entendre à celui qui parle ce qu’il dit et de ce fait lui permet de l’assumer.

La psychanalyse est, comme le dit Siegfried Bernfeld, une Spurenwissenschaft[5], une science des traces. L’interprétation, dit-il, vise avant tout à resituer un élément dans son contexte. Il distingue plusieurs types d’interprétations ; finaliste, fonctionnelle etc. Mais celle qui est la plus spécifique de la psychanalyse est l’interprétation génétique : celle qui consiste, en tenant compte de la genèse des formations de l’inconscient, à restituer à l’aide de la logique ce qui a été effacé ou transformé : c’est ce qu’il appelle avec Freud la reconstruction. Il reprend une vignette de Freud, extraite de la Psychopathologie de la vie quotidienne[6], un acte manqué de Hanns Sachs. Il est obligé d’interrompre son travail par manque de feuilles de papier vierges. Il méconnaît une réserve de feuilles à portée de main. Ce qui fait de cette méconnaissance un acte manqué, c’est le fait qu’il ait parlé un peu avant à son analyste de sa tentation de ne pas travailler ce jour-là, pour se promener. C’est la mise en lien avec ce désir, dans le contexte de l’incident, qui permet de considérer celui-ci comme un acte manqué. De même, tout lapsus ne traduit-il pas une intention inconsciente ? Pour S. Bernfeld ce qui compte c’est la mise en contexte argumentée et l’articulation avec une intention. C’est également la lecture de ce contexte qui permet à l’interprétation de porter : « L’interprétation est une signification qui n’est pas n’importe laquelle. […] L’interprétation n’est pas ouverte à tous les sens. »[7]  Une interprétation ne peut porter que dans un contexte particulier et au bon moment. Le bon moment, c’est aussi bien la conjoncture que le temps de la cure où elle se produit.

C’est cette logique du contexte que Lacan pousse au bout quand il prend en compte, en-deçà du contexte symbolique, le bain de langage dans lequel le parlêtre se trouve immergé dès avant sa naissance. Le signifiant, c’est-à-dire que le son de la langue précède le sens, chaque parlêtre va s’en saisir (ou pas) à sa façon, et les traces laissées par la matière sonore, les marques qui s’inscrivent dans le corps se font selon la contingence et les événements du moment. Le psychisme, machine à rendre le monde intelligible, se construit à partir de là une représentation du monde que l’inconscient continue à interpréter inlassablement à sa façon. Pour Freud, cette représentation du monde subit un remaniement permanent pour vérifier son adéquation à l’expérience, c’est le principe de réalité, qui se constitue sur fond de processus primaire, le principe de plaisir, en quête de satisfaction et de bien-être. Toucher au réel, à la structure psychique, passe donc par la prise en compte du réel de la langue, qu’il s’agit de ferrer[8].


[1] Cf. Freud S., « Théorie et pratique de l’interprétation du rêve ». Résultats, idées, problèmes, Tome II, Paris, Presse universitaire de France, 1985, p. 82.
[2] Cf. Loewenstein, R., « Remarques sur le tact dans la technique psychanalytique », Revue française de psychanalyse, vol.51, n°1, janvier 1987, p. 
[3] Lacan J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 586 :« Le psychanalyste assurément dirige la cure. Le premier principe de cette cure, celui qu’on lui épelle d’abord, qu’il retrouve partout dans sa formation au point qu’il s’en imprègne, c’est qu’il ne doit point diriger le patient. »
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 211 : « Mais la psychanalyse nous montre que ce qui, surtout dans la phase de départ, limite le plus la confidence du patient, son abandon à la règle analytique, c’est la menace que le psychanalyste soit, par lui, trompé. »
[5] Bernfeld S., « Der Begriff der Deutung in der Psychoanalyse », Antiautoritäre Erziehung und Psychoanalyse, Band 2, März Verlag, 1970, p. 566 à 610. Non traduit.
[6] Freud S., Psychopathologie de la vie quotidienne, Paris, Payot, 1967, p. 154.
[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, op.cit., p. 226.
[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’Une-bévue s’aile à mourre », leçon du 19 avril 1977, Ornicar ?, n°17-18, janvier 1979, p. 12 : « Dans l’espoir de ferrer, elle,lalangue, ce qui équivoque avec faire-réel. »

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